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Chronique vagabonde : « Comment peut-on être Alsacien ? »

Pierre Klein, Comment peut-on être Alsacien, 2012, éd. Salde (cf. page « Pour découvrir : Arts/Culture(s)« )

Ce petit dialogue incomplet avec cet ouvrage tentera de présenter, très partiellement, la pensée de Pierre Klein, un courant de pensée, qui est certainement le plus dynamique, riche, ouvert et efficient que l’on puisse trouver à l’heure actuelle sur la problématique alsacienne, bien sûr, mais bien plus encore, sur une perception beaucoup plus vaste de la démocratie et du vivre-ensemble. Que vous soyez alsacien, ou pas, on espère que ces quelques lignes vous encourageront à vous confronter personnellement au texte de Pierre Klein. La situation actuelle de l’Alsace lui permet de proposer un véritable projet de refondation de la société française, une autre façon d’envisager la collectivité, le collectif, redynamisant la notion de « contrat social » du siècle des Lumières… Au-delà, ou plutôt à travers, la problématique alsacienne, on se questionne fortement sur l’état des communautés de vie pratiquées par l’espèce humaine au niveau de la planète. La postface de Jean-Paul Sorg n’aspire guère à l’optimisme… L’Alsace, une utopie mort-née ?

Pierre Klein pose d’emblée, clairement, son propos, vu le sous-titre : « Essai su l’identité française ». Il ne s’agit pas de penser le fait alsacien en soi, d’en dégager une quelconque essence qui justifierait un repli identitaire. Bien au contraire, l’alsacianité n’a de sens qu’envisagée dans une dynamique prenant en compte la complexité de la situation actuelle de l’Alsace, des Alsaciens, des langues pratiquées sur un certain territoire [synchronie], ainsi que l’histoire multi-séculaire d’une réalité géopolitique – « politique » étant ici envisagé dans son acception originelle, étymologique, « vie de la cité » [diachronie].

Au-delà du fait alsacien, l’auteur propose une autre vision de la France, basée sur deux concepts forts : le post-nationalisme et l’union dans la diversité. Pour ce faire, il fonde son raisonnement sur une logique que l’on pourrait qualifier de dichotomique, qui va permettre de briser et surtout surmonter toute vision manichéenne et/ou réductrice et/ou fausse de la problématique alsacienne au sein du territoire français.

En accordant une importance fondamentale à la précision du vocabulaire et de son emploi, il explicite des glissements de sens qui semblent faire état de nuances infimes, mais qui en fait correspondent à des réalités très différentes. Ainsi, les rhétoriques égalitaire et démocratique en vogue en France depuis la Révolution peuvent en soi être source d’inégalités de droit flagrantes. « La tradition républicaine française, qui appelle au sacrifice de la différence, repose sur l’uniformité linguistique et culturelle et les schémas de cette « pensée unique » sont, aujourd’hui, bien ancrés dans les consciences des Français, et quiconque s’inscrit en faux est immédiatement suspecté de menées antinationales et d’indépendantisme. La remettre en question, c’est vouloir détruire la France, c’est être politiquement incorrect. Et c’est sur ce mur de la pensée unique que se heurtent tous ceux qui en France ont une autre conception des choses et qui parlent d’une nouvelle citoyenneté intégrant à l’élément français, les dimensions régionale et européenne. A vrai dire, c’est un choix entre la modernité et le conservatisme, entre le progrès et la réaction, entre l’universel et l’uniforme et entre l’humanisme et le nationalisme. » (p. 91) « La question centrale n’est pas celle du passage d’un État-nation à un État multinational, mais celle de la reconnaissance par l’État de la nation dans toutes ses cultures, celle non pas de la reconnaissance de minorités, de communautés linguistiques en tant que telles, mais celle de la reconnaissance et de la promotion des langues et des cultures dites régionales et minoritaires, c’est-à-dire du bilinguisme, du plurilinguisme et du pluriculturalisme, celle enfin qui veut que la culture majoritaire ou dominante ne tienne plus lieu de seul ciment de la nation. » (p. 20)

En effet, toute expression de particularités locales (notamment linguistiques) ont été systématiquement combattues (administrativement…) depuis 1945. « Devoir devenir autres tout en voulant rester nous-mêmes, voilà tout notre drame existentiel. Comment, maintenant, intégrer ce qui nous est propre à ce que nous partageons avec l’ensemble des français ? Comment créer les conditions d’une union dans la diversité au sein d’un pays qui s’interdit en fait de reconnaitre toute différence au nom d’un universalisme qui ressemble fort à un communautarisme ? » (p. 41) Et pourtant, « l’histoire, avec ses continuités et ses ruptures, a donné aux Alsaciens l’occasion de positiver une expérience particulière, d’embrasser deux grandes cultures, de faire de l’apprentissage de branchements divers, de maitriser plusieurs langues, de tirer profit de leur situation géographique, de se forger une identité face à deux identités nationales, elles-mêmes en construction, d’opérer des synthèses et des métamorphoses heureuses. » (p. 51) Cependant, la réalité n’est pas idyllique, et vouloir être reconnu coute que coute comme français n’est pas sans créer un problème mal identifié, relevant presque d’une situation de paranoïa. « La mise en place dans les consciences d’une image mythique, figée et stéréotypée de l’Alsace a contribué à faire naitre un certain conservatisme, une certaine surenchère patriotique et un enfermement dans le politiquement correct, toute critique à l’égard de la France étant intolérable, comme elle a contribué à une certaine illisibilité de l’identité alsacienne par survalorisation de la part française au détriment des parts allemandes et proprement alsaciennes occultées, néantisées ou confinées dans le folklore. » (p. 52) Il faut donc apprendre à gérer la complexité. Comment concevoir l’identité alors, pour fonder une nouvelle politique ? « L’identité résulte de l’interaction entre soi et l’autre. Il n’y a pas d’identité sans altérité, sans différence et sans appartenance. […] L’identité n’est pas innée, elle est acquise, construite. » (p. 61) « L’insécurité et le doute s’installent lorsque l’individu a perdu son identité ou parce que celle-ci n’est pas reconnue ou parce qu’il n’est pas ce que les autres attendent qu’il soit. Pour sortir de cette situation, il doit s’adapter et rechercher l’approbation et la reconnaissance de son identité par les autres. Chacun se pose la question de savoir qui il est et comment les autres le perçoivent et chacun est en droit d’avoir les moyens pour y répondre afin de pouvoir devenir ce qu’il veut devenir. Toute crise relève de la normalité. C’est lorsque l’on ne sait pas ou ne peut pas se donner les moyens d’en sortir que l’anormalité se fixe. » (p. 63) La mémoire, l’histoire, savoir se situer dans un récit historique, pour comprendre le présent, se comprendre, est essentiel. « La lutte contre l’amnésie est une lutte pour la survie, parce qu’elle est une lutte contre la domination, la négation et la néantisation, en même temps qu’une exigence des droits de l’homme. Le déraciné, c’est celui qui est privé de ce lien social et de cette mémoire. L’intégration ne doit pas être un reniement, ni un arrachement. Elle doit faire naitre un attachement. » (p.67)

Ces réflexions traitent bien-sûr de l’alsacianité, mais l’Alsace n’est pas une ile perdue au fond d’un océan, inconnue et inexplorée. Elle fait partie de la France, au centre de l’Europe de l’ouest, à la croisée de plusieurs pays, au carrefour de grandes voies de commerce et d’échanges internationaux. Cet ouvrage mène ainsi vers une nouvelle perception du vivre-ensemble, vers une redéfinition de la réalité d’un « pays » ; vers une réflexion globale sur l’organisation politique d’un pays. « Le libéralisme conduit à la privatisation des existences et le communautarisme à la massification. Les deux principes se rejoignent en ce qu’ils induisent des politiques qui ont pour seul but la satisfaction d’intérêts particularistes, de l’individu pour le premier et de la communauté pour le second, au détriment de l’altérité et de la solidarité. L’individualisme n’est pas l’opposé du communautarisme. L’un et l’autre participent de la même démarche : le second tend à satisfaire au niveau du groupe l’égocentrisme qui caractérise le premier au niveau de l’individu. L’un et l’autre conduisent à l’hypertrophie de l’ego. Il s’agit de sortir de l’individualisme et du communautarisme, du libéralisme et du républicanisme. Le fondement de la démocratie ne doit plus être l’intérêt particulariste, qu’il soit individuel ou collectif, mais l’interaction entre les intérêts particuliers. » (p. 76) « De même, le principe de l’égalité doit s’établir autour de l’égal respect et de l’égale reconnaissance de tous. […] La reconnaissance est indispensable à l’épanouissement et à la formation de l’identité collective. Elle est un espace de respiration laissé à l’expression des diversités. Elle alimente la quête identitaire. Le déni de reconnaissance conduit au repli, au renoncement, à l’instabilité et à l’insécurité identitaires. » (p. 78)

Ce projet global de refondation de la société n’est pas sans rappeler les courants dits altermondialistes traversant notre époque qui, pour contrer un nivellement, une uniformisation appauvrissante de l’espèce humaine, et destructrice de l’environnement et des espèces vivantes, propose de repenser nos modes de vie, nos fonctionnements, nos relations, au niveau local : autrement dit, de les repenser à taille humaine. Internet, par exemple, est le dernier outil technologique, le plus récent, qui donne l’illusion que l’on peut être en interaction, que l’on peut communiquer avec n’importe quel être humain sur la planète, avec tous les êtres humains, donc. Folie des grandeurs. Mégalomanie propre à l’homme qui ne peut s’empêcher de vouloir égaler « dieu », l’idée de « dieu ». Si l’on veut  absolument être en lien avec une quelconque transcendance, alors faisons-le à notre niveau, et suivons les poètes : au début était le verbe ! Parlons, échangeons, communiquons. Avec notre entourage quotidien. Les interactions en face à face sont le ciment, l’essence de toute socialisation. Quelle que soit la langue utilisée, les langues utilisées. Défendre l’Alsace, sa langue, sa culture, son identité, c’est donc défendre un monde dans lequel les différences ne s’opposent pas. « La différence propre ne saurait être posée sans que soit posée la différence de l’autre, sans que soit prise en compte la nécessaire rencontre avec l’autre. Une culture de la seule différence, pour impossible qu’elle soit, serait des plus dangereuse, parce qu’elle ouvrirait la porte à tous les excès, à toutes les exclusions. Dire sa différence, c’est souvent penser l’Autre comme inférieur. Il n’y a donc que la culture de l’altérité qui soit possible et acceptable. Vouloir tout faire pour valoriser l’altérité, c’est vouloir se valoriser soi-même : une culture de l’altérité, qui parce qu’elle ouvre à la reconnaissance et au respect de l’autre, s’inscrit dans le principe de l’union dans la diversité. » (p. 79) Autrement dit, à partir de la notion fondamentale de post-nationalisme, chère à Pierre Klein, « la nation européenne, s’il doit y avoir une nation européenne, l’identité régionale, si l’identité régionale doit survivre, ne seront ethniques ni l’une, ni l’autre : elles seront le résultat d’une volonté, d’une conscience et du droit, c’est-à-dire qu’elles seront contractuelles, le fruit d’une adhésion. En conséquence, il conviendra de relativiser l’ethnicité de nos nations. » (p.81)

Et l’Alsace ? « L’Alsace est bien plus une idée, eine Lehre vom Geist, qu’une terre et qu’une langue. L’identité alsacienne est inscrite dans l’esprit et non dans des considérations raciales ou ethniques. […] Si l’Alsace voulait se concevoir comme une minorité, elle devrait le faire comme étant, à la fois, une minorité dans l’espace linguistique et culturel francophone et une minorité dans l’espace linguistique et culturel germanophone. Les apports de l’un et de l’autre y sont trop anciens, trop constituants, et trop prégnants pour qu’il puisse en être autrement. En ce sens, l’Alsace est un cas d’espèce dans le concept de minorité. Elle veut être double pour pouvoir être elle-même, une et tout à fait diverse et baroque. C’est la condition alsacienne, une condition à la fois vécue, subie et posée. » (p. 86)

« Être Alsacien, c’est l’exigence et c’est la condition de ceux qui tirent des leçons de leur histoire, qui refusent de reproduire toute forme de nationalisme et d’ostracisme, dont ils ont été victimes, qui veulent vivre et promouvoir une culture bilingue enracinée et ouverte, particulière et universelle, qui adhèrent au concept de « l’alsacianité de l’esprit » [développé et promu à l’origine par Ernst Stadler et René Schickele] et qui en expriment, avec une ardente obligation, les exigences. » (p. 87)

Chronique vagabonde : Die Gedanken sind frei, Tomi Ungerer

Die Gedanken sind frei ¹, de Tomi Ungerer, est une version en langue allemande de Á la guerre comme à la guerre. Dessins et souvenirs d’enfance. Il en a également rédigé une version anglaise pour les Etats-Unis. À travers un récit qui mêle dessins personnels, documents d’époque et souvenirs, l’auteur donne à voir une partie de sa vie d’enfant en Alsace, dans une période trouble et bien spécifique, l’occupation nazie de 1940 à 1945. Une façon d’allier un parcours personnel à l’Histoire, à mi-chemin entre le récit de vie et la chronique, ces mémoires passent du texte à l’image, tout comme Tomi Ungerer et les Alsaciens ayant vécu à cette époque passèrent du français à l’allemand, de l’allemand au français…

Les documents, textes et dessins de Tomi Ungerer se complètent, se font écho, s’enrichissent mutuellement, dialoguent ensemble. Volontairement. La langue nationale apportée en Alsace a en revanche toujours été imposée, par la force, comme le rappelle au passage l’auteur de cet ouvrage. En 1940, ce fut l’allemand. En 1945, ce fut le français. En 1940, toute présence, trace, utilisation de la langue française fut sévèrement réprimée. En 1945, même rengaine, mais pour l’alsacien cette fois-ci. Pas l’allemand. Non. L’alsacien. Comme si, pour un Français, il n’y avait à l’époque aucune différence entre ces deux langues. Ce beau récit de Tomi Ungerer montre pourtant bien que l’occupant nazi était détesté par les Alsaciens. Il ne serait certainement pas venu à l’esprit des Alsaciens de l’époque de continuer à parler quotidiennement la langue de l’occupant. La maitriser fut un atout énorme, au moment de la reconstruction, dans ces temps troubles. Maitriser le français, aussi. Et puis reste l’alsacien, la langue maternelle, la langue du quotidien, des rapports interpersonnels, la langue la plus neutre.

Mais seulement voilà, cette langue neutre est un dialecte germanique et, en 45, les germains étaient encore des ennemis… [Il semblerait malheureusement que ce point de vue de franco-francophone n’ait pas disparu depuis lors, ne s’est jamais totalement dissipé ; en attestent certains passages d’autres articles de ce site ou, témoignage récent, même si simpliste dans son énoncé, la chanson « Le vacancier » du groupe de musique « Hopla Guys« .] Certains ardents défenseurs du bilinguisme franco-allemand en Alsace voient cette région comme étant culturellement à cheval sur deux pays. C’est vrai. Et c’est important de maintenir et d’encourager cette fonction de trait d’union, de rassembleur, dans un monde où le repli sur soi menace… Mais je préfère la notion d’entre-deux. Ni allemand. Ni français. Les deux à la fois, et autre chose aussi, intrinsèquement. Alsacien. Un être au monde qui ne s’identifie pas à un État-nation. Bien plus, un être-ici qui refuse d’être assimilé à une case prédéfinie réductrice. N’être d’aucune nation c’est aussi être de toutes les communautés, être ouvert au monde ! S’ouvrir au monde ne signifie pas se diluer dans un magma lissant et effaçant les disparités, mais se réjouir des apports autres.

L’Alsace comme symbole, une utopie où il fait bon vivre ensemble, valeur à laquelle on aimerait s’identifier…

« Die elsässische Krankheit ist immer das Vergleichen. Für die Franzosen sind wir >des boches<, für die Deutschen >Franzosenköpfe<. Wir bezeichnen die Deutschen als >Schwowe<, die Franzosen als >Hase<. In jener Zeit waren für mich die Deutschen lächerlich, die Franzosen ohne Fehl und Tadel, bis sie zurückkamen. » ²

Jusqu’à ce qu’ils reviennent. Car ils ne nous ont pas mieux traités que les précédents. Assimiler. Maitre mot dérisoire.

J’espère que Tomi Ungerer, citoyen alsacien du monde, ne m’en voudra pas d’avoir mêlé son beau texte au piètre mien. Si tant est qu’il tombe un jour sur ces pages perdues, ruelles désertes s’y complaisant.  Après ce très léger vagabondage, il est juste de lui redonner sa place ; pour finir, quelques extraits de la partie liminaire pouvant tenir lieu de préface.

« Beim Elsässer ist, ganz darwinistisch, ein Arm länger als der andere. Der lange Arm ist nützlich, um die deutsche Kuh überm Rhein zu melken oder die französische hinter der « blauen Linie der Vogesen ». Aber nicht nur zum Melken, sondern auch, um sich die Hand zu geben. […] Das Elsaβ ist wie ein Eintopfgericht : Kelten, Franken, Römer, Alemannen, Helveter, Franzosen, Deutsche, Italiener und Juden haben ihre Spuren hinterlassen. Und doch hat diese Mischung eine stark ausgeprägte Identität. Kommt einer ohne Arroganz, ist er bei uns willkommen. Adaptiert… adoptiert. […] Dem Elsässer ist das Wort >Heimat< lieber als >Vaterland<. Die Kinder der Mutter Elsaβ, ständig von zwei eifersüchtigen Nachbarn abwechselnd vergewaltigt und gehätschelt, leiden an ihrer Identität : Franzosen ? Deutsche ? Das Elsaβ zeigt sich wie eine Kaiserschnittnarbe auf der Landkarte Europas, jetzt schön geflickt. Zwei Nationen wurden zusammengenäht, die sich seit zwei Jahrhunderten um dieses Schlaraffenland gezankt haben. In Berlin gab es eine Mauer. Im Elsaβ hatten wir drei : eine gallische, eine teutonische und eine Klagemauer. Denn die Elsässer klagen gerne wie Juden, und so heiβt es in unserem Liedl vom Hans im Schnokeloch Und was er hätt, das will er net, und was er will, das hätt er net. […] Es gibt kein anderes Mittel gegen Vorurteile, Haβ und Ungerechtigkeit als die persönliche Bewuβtseinsentwicklung, die uns unsere Pflichten diktiert. » ³

Traductions personnelles :

¹ Les pensées sont libres

² La maladie alsacienne est toujours la comparaison (l’assimilation). Pour les Français nous sommes des <boches>, pour les Allemands des <têtes de français>. Nous désignons les Allemands comme des <<souabes>>, les Français comme des <lapins>. A cette époque, les Allemands étaient pour moi ridicules, les Français parfaits, jusqu’à ce qu’ils reviennent.

³ L’Alsacien a un bras plus long que l’autre, c’est darwinien. Le bras long est utile pour traire la vache allemande par-dessus le Rhin, ou la vache française derrière la « ligne bleue des Vosges ». Pas seulement pour traire, mais aussi pour se donner la main. […] L’Alsace est comme un plat unique : des Celtes, des Francs, des Romains, des Alamans, des Helvètes, des Français, des Allemands, des Italiens et des Juifs ont laissé leurs traces. Et pourtant ce mélange a une identité très marquée. Si on vient sans arrogance, on est bienvenu chez nous. Adapté… adopté. L’Alsacien préfère le mot pays d’origine/berceau [note de traduction : il n’y a pas d’équivalent français à ce mot allemand, difficile à traduire] au mot patrie. Les enfants de la mère Alsace, constamment violés et pouponnés en alternance par deux voisins jaloux, souffrent de leur identité : Français ? Allemands ? L’Alsace apparait sur la carte d’Europe comme une cicatrice de césarienne, maintenant joliment recousue. Deux nations, qui se sont querellées pendant deux siècles pour ce pays de cocagne, ont été cousues ensemble. Il y eut un mur à Berlin. En Alsace nous en avions trois : un gaulois, une teuton et un mur des lamentations. Car les Alsaciens se lamentent volontiers comme les Juifs, tout comme c’est écrit dans notre chanson de Jean-du-trou-de-moustique Et ce qu’il a il ne le veut pas, et ce qu’il veut il ne l’a pas. […] Il n’y a pas d’autre remède contre les préjugés, la haine et l’injustice que le développement de la conscience personnelle, qui nous dicte nos devoirs.