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Testament électronique

Dìs wär’s…

La langue de communication en Alsace a été l’allemand (dans ses variantes dialectales), depuis belle lurette. A été.

Après avoir fait partie pendant plusieurs siècles du Saint Empire Romain Germanique (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation), l’Alsace passe au royaume de France au XVIIe siècle, mais garde quand même grosso modo ses particularités linguistiques jusqu’à la fin du XIXe siècle. Puis commence le va-et-vient entre la France et l’Allemagne. Allemande de 1870 à 1918 ; française de 1918 à 1940 ; allemande de 1940 à 1945 ; française depuis 1945. À chaque fois, à partir de 1870, cela entraina systématiquement des changements plus ou moins violents de langue officielle. À savoir quand même, là où les allemands toléraient par exemple l’usage du français pour les communes francophones d’Alsace, les français ne firent jamais preuve d’une telle tolérance pour toutes les autres communes non-francophones ! Au cours du chaotique XIXe siècle, les différentes variantes de l’allemand continuèrent néanmoins à rester langue de communication. Et puis arriva le traumatisme du nazisme, la mise au pas nazie, l’incorporation de force (les Malgré-nous), l’épuration , et la « répression » de l’État français par la suite : tout ce qui était systématiquement associé à l’« ennemi » était systématiquement dévalorisé et combattu, à commencer par la langue. La culpabilité prit naissance, « c’est chic de parler français », et on commença de ne plus transmettre la langue dans la deuxième partie du XXe siècle. C’est un résumé un peu simplificateur, forcément. Pour approfondir le sujet, consulter l’excellent ouvrage collectif : Histoire de la langue d’Alsace, que l’on peut trouver auprès des co-éditeurs, le réseau CANOPE de Strasbourg, ex-CRDP (espace de documentation et de ressource de l’Éducation Nationale, bien connu des enseignants), ou la maison d’édition La salde.

« Durant la décennie 1945-1955, 90% de la population était constituée de germanophones natifs, 15% de bilingues à dominante germanophone et 10% de francophones natifs. » (ibid. p.174). Alors qu’en 1946 « 91% des Alsaciens parlent le dialecte » (ibid. p. 192), en 1979 ils ne sont déjà plus que 75%. D’après l’OLCA (Office pour la Langue et la Culture d’Alsace – Elsassisches Sprochàmt), en 2012 il n’y a guère plus que 43% de personnes qui se déclarent dialectophones, et, surtout, ils ne seraient que 3% chez les 3-17 ans !

3% !

Dans une thèse de 1995 sur « la pratique du dialecte alsacien et l’identité culturelle chez l’adolescent« , François Rosenblatt conclut de façon suivante : « pour les nouvelles générations on ne peut plus parler de diglossie alsacienne » (revue Land un Sproch n° 200, décembre 2016).  Par « diglossie », on entend globalement une situation linguistique pour une communauté donnée dans laquelle deux langues sont utilisées, l’une étant plus valorisée que l’autre. C’est le cas du bilinguisme en Alsace à l’heure actuelle (pour les dialectophones) : l’alsacien pour la maison, l’intime, et le français pour l’extérieur, le public, le français étant largement survalorisé.

Encore faut-il se trouver dans une situation de bilinguisme pour pouvoir parler de diglossie… Or : 3%. À l’heure actuelle, il ne s’agit donc plus tellement de défendre le bilinguisme, mais peut-être davantage de le … relancer, redévelopper ! Dans le numéro 200 de la revue Land un Sproch, Jean-Marie Woehrling fait des constats amers : « Les richesses de Land un Sproch n’ont irrigué qu’un tout petit public et n’ont jamais su trouver l’audience méritée. […] Mais, c’est aussi, la léthargie intellectuelle de notre région, son incapacité de jeter un regard décomplexé sur la situation particulière de ce territoire, le conformisme franchouillard, qui ont rendu inaudible le message de la revue. » (p.9). Cette revue est l’outil de communication de l’excellente association « Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle« . Cette association historique rassemble des intellectuels qui sont au sommet du combat pour la défense de la langue et des particularités alsaciennes, association dont les différents membres et contributeurs publient régulièrement des ouvrages essentiels, interpellent les politiques de façon constructive, organisent des colloques, etc.

Mais leurs idées, fondamentalement progressistes, n’ont jamais trouvé écho au sein de la population alsacienne… L’Alsace rurale, celle où le dialecte est encore le plus vivace, place le FN en tête au premier tour des élections présidentielles de 2017. Être replié sur soi ne mène jamais qu’à… l’autodestruction. Ainsi soit-il.

Toutes les initiatives actuelles (largement relayées dans ces pages ces derniers temps) vont dans le bon sens : crèches en immersion, colonies dialectophones, créations artistiques en langue dialectale, enseignement bilingue, propositions politiques, etc. Mais si elles ne sont pas relayées, encouragées et soutenues par l’administration et, surtout, les médias (ainsi le veut notre époque), elles ne réussiront pas à se développer réellement, et surtout ne réussiront pas à prendre pied dans les mentalités, à gagner concrètement la population.

Constats amers.

Je laisse le combat à ceux qui sont sur place, à ceux qui sont compétents, en me contentant de leur donner visibilité.

Les contributions de ce blog n’apportent rien à l’amélioration de la situation linguistique. Elles ne font que se perdre dans l’océan sans fin des innombrables bouteilles à la mer, ses consœurs de misère, jetées sur la toile d’un clic de souris rapide et inconséquent.

Et si je croise mon semblable… dànn wìrd weder àlles guet – fuer e Paar Minüte – solàng mìr mìtnànder redde…*

 

  • Traduction : « … alors tout ira à nouveau bien – pour quelques minutes – le temps de parler ensemble… »

De la nécessité d’écrire l’alsacien / Werùm mìr ùnseri Sprooch schriwe solle

L’alsacien est un dialecte germanique. Pour comprendre son statut actuel, pourquoi il est en danger, et comment il faut réagir, il est nécessaire de comprendre d’où il vient, d’avoir un bref aperçu de son histoire.

À la fin du Moyen-Âge, « […] avec l’importance croissante des villes et leur entassement de gens de toutes origines, avec le grand commerce et le début du capitalisme, le besoin d’une prose d’usage quotidien se fait sentir » (Histoire de la langue allemande, Franziska Raynaud, PUF, p. 73). Ainsi se développe le moyen-haut-allemand en parallèle à la langue latine. Mais il n’y a pas encore de langue allemande commune au sens où nous pouvons l’entendre de nos jours. Au XVIIe siècle, « […] alors qu’en France et en Angleterre l’État centralisateur favorise la langue commune, en Allemagne l’anarchie politique favorise le particularisme et de ce fait le régionalisme linguistique, les dialectes » (ibidem, p. 76). « En effet, l’allemand standard d’aujourd’hui n’est pas issu d’un des nombreux dialectes, il n’a pas été une langue parlée avant d’être imposée aux dialectes grâce à l’écriture. Jusqu’à ce jour , l’ « allemand » n’est parlé nulle part tout pur spontanément : c’est une langue littéraire qui est devenue une langue commune et s’est imposée comme langue parlée au cours du dernier siècle » (ibid., p. 79). L’allemand standard actuel, que tous les petits français apprennent à l’école, vient ainsi d’une langue écrite, littéraire, qui s’est petit à petit imposée.

Le néerlandais, par exemple, s’est formé à partir du bas-francique (une langue germanique, un dialecte allemand, pour ainsi dire). Les Pays-bas ont acquis leur indépendance politique en 1658, et ce dialecte est devenu leur langue nationale actuelle : le flamand. En Allemagne, l’unité linguistique s’est faite à partir de l’influence prépondérante du dialecte utilisé par Luther pour traduire la bible, pour faire le culte et enseigner, une forme haut-saxonne de langue de chancellerie. Ce n’est qu’à partir des XVIIIe et XIXe siècles que cette langue devenue langue de la littérature classique a achevé l’unité de la langue : la communauté linguistique est née avant la communauté politique.

En France, on peut dire, sans trop simplifier, que c’est le contraire qui eut lieu. Après une unification politique, l’unification linguistique a été lentement et patiemment imposée dans tout le pays. L’Allemagne, au contraire, est de nos jours un état fédéral avec une langue commune, mais dans lequel les variantes dialectales (bien que s’étant estompées, notamment avec l’importance des villes et la mobilité économique) restent importantes.

L’alsacien n’a pas évolué de la même façon que les autres dialectes germaniques, puisque rattaché depuis le XVIIe siècle à une entité politique dont la langue principale est une langue romane, et non germanique. Avec les frontières politiques, l’Alsace n’est plus exposée de la même façon à l’allemand standard, n’est plus soumis aux mêmes politiques linguistiques, n’est plus en contact de la même façon avec les locuteurs voisins faisant partie du même continuum linguistique (Allemagne, Suisse), et évolue ainsi davantage au contact du système linguistique français. L’État français, très tôt, et avec plus de force encore depuis la Révolution française, a imposé la langue française comme seule langue administrative, nationale et officielle.

  • De fait, le français est la langue de communication, la langue de l’administration, de l’enseignement secondaire et supérieur, donc de l’expression de la pensée rationnelle, de culture, de littérature… Le français s’écrit. Et ce n’est pas rien dans ce pays. Depuis le XVIIe siècle, depuis la création de l’Académie Française, l’écrit, notamment restreint à sa forme la plus coercitive, l’orthographe, est survalorisé. Au-delà du fait qu’il en découle souvent des jugements de valeur (ne pas maitriser l’orthographe = ne pas maitriser le français, raccourci scandaleux ô combien véhiculé !), voire à travers ces jugements de valeur, il redore ainsi le blason de la langue concernée. Le français n’est-il pas une (la) langue de culture, entend-on souvent ?
  • L’alsacien est une langue de communication. Une langue de la communication orale. Majoritairement. Les Alsaciens sont d’ailleurs souvent eux-mêmes les premiers à prétendre que leur langue ne s’écrit pas. Affirmation très souvent liée à la suivante : l’alsacien est un dialecte, pas une langue.

1/ Communiquer ou écrire ?

On constate que les connotations liées à l’absence de code écrit sont fortement péjoratives.  Le sous-entendu évoqué ici étant qu’une langue sans système de transcription organisé ne serait pas une langue à part entière. Or, « la langue étant définie comme la faculté qu’ont les  hommes de s’entendre au moyen de signes vocaux » (Initiation à la linguistique, Baylon & Fabre, Nathan, p.50), les interactions entre individus se faisant en face à face (avant l’avènement des ordinateurs et téléphones portables, en tout cas…), pourquoi dénigrer une langue qui n’ait pas de code écrit normé ? Pourquoi dénigrer une langue qui soit la manifestation quotidienne d’échanges, d’interactions, de discussions, de réflexions entre les individus, entre les êtres humains (les textos, tchats et autres liens virtuels ont-ils déjà à ce point mis à mal l’importance fondamentale du face à face dans la communication interpersonnelle ?) ? « Pour le sens commun […] l’écriture est liée à la langue, issue d’elle, d’un défaut constitutif (la fugacité) qui la caractérise, elle la complète, ce qui permet d’ailleurs à une partie de l’humanité de juger l’autre : si l’écriture est un complément de la langue, alors il y a des langues incomplètes, celles qui ne sont pas écrites » (Histoire de l’écriture, Louis-Jean Calvet, Puriel, p. 8).

Mais l’alsacien s’écrit. Depuis une vingtaine d’années, des travaux de spécialistes en lien avec les pratiques existantes des scripteurs ont mis en place un système graphique, l’orthal, pour transcrire toutes les variantes de la langue alsacienne. Ce système est en cela génial et révolutionnaire qu’il n’est pas normatif. L’unification du breton n’a entre autre pas fonctionné, après guerre, car il proposait un écrit qui ne correspondait pas aux pratiques, dans lequel les locuteurs natifs ne se retrouvaient pas, ne se reconnaissaient pas. Rien de tel ici ! Cet écueil sera évité. N’importe quel locuteur alsacien peut transcrire sa variante dialectale de l’alsacien avec ce système orthographique en se faisant comprendre par n’importe quel autre locuteur d’une autre variante. – Effectivement, l’alsacien étant d’abord et avant tout une langue orale, les disparités d’un territoire à un autre sont grandes, et nous nous trouvons plutôt dans un continuum langagier dans lequel l’intercompréhension est néanmoins totale au sein de l’aire linguistique de l’alsacien. – Ce système orthographique est ainsi une première sans précédent : permettre à chacun de s’exprimer à l’écrit sans imposer telle ou telle variante diatopique ou autre. Est garanti à la fois le respect des locuteurs et la cohésion du groupe ! N’est-ce pas un bel exemple de réalisation démocratique ?

2/ Langue ou dialecte ?

La différence entre ces deux termes, chez leurs usagers, se rapporte à des représentations (positives pour la langue, négatives pour le dialecte, car considéré comme une sous-langue), plutôt qu’à des faits objectifs. Si l’on se contente de la définition du Petit Robert, l’essentiel est déjà explicité, « dialecte : forme régionale d’une langue considérée comme un système linguistique en soi. SPÉCIALT Système linguistique qui n’a pas le statut de langue officielle ou nationale, à l’intérieur d’un groupe de parlers. » Le français est une langue romane. L’alsacien est une langue germanique. Ce sont tous deux des systèmes linguistiques. L’alsacien n’est pas une dégénérescence du français, de la langue officielle, ni de l’allemand standard, comme nous l’avons vu plus haut. C’est une langue. Une langue régionale. Une langue que la France refuse toujours de reconnaitre comme telle, n’ayant toujours pas ratifié la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, contrairement à la plupart de ses voisins européens, de ses partenaires européens… C’est donc un problème purement politique, qui n’a rien à voir avec la réalité linguistique de ce système langagier. L’alsacien est une langue à part entière, un système de communication, et une langue moderne, qui s’écrit.

« L’écriture, née d’un besoin du pouvoir laïque ou du pouvoir religieux, est devenue ensuite un enjeu de pouvoir, et le demeure d’une certaine façon, aujourd’hui » (ibid., p. 272). Pas besoin d’aller chercher ailleurs, l’alsacien est un parfait exemple pour illustrer ce propos de L.-J. Calvet.

Avec la réforme en cours, l’Alsace en tant qu’entité politique va disparaitre au 1er janvier 2016. Les quelques initiatives politiques (c’est-à-dire émanant du pouvoir) prises ces dernières années pour promouvoir la langue alsacienne, à l’oral et à l’écrit, risquent d’être très fortement remises en question. Quel intérêt une nouvelle région (Champagne-Ardenne + Lorraine + Alsace) de France, pays non fédéral, en période de « crise » économique de surcroit, pourrait-elle avoir à soutenir la langue d’une minorité flagrante de ses habitants (les alsacophones bilingues ne représenteraient que 10 % de cette région en cours de création)  ? Surtout quand cette langue n’a strictement aucun statut officiel reconnu, ni au niveau régional, ni (encore moins) au niveau national ? A priori aucun. « L’extrême inégalité numérique des communautés linguistiques est aggravée par les importantes différences de statut que chacune, ou chacune de leur fraction, peut recevoir suivant les États entre lesquels elles sont réparties. […] Indigènes ou étrangères, toutes les langues minoritaires sont ainsi l’objet de politiques qui les mènent à la disparition : les langues indigènes par une régression territoriale dans leur région d’origine et toutes en raison d’un effacement dans les milieux urbains, où le fractionnement des groupes rend plus rapide leur dépersonnalisation. Ces processus complexes convergent vers la déculturation des minorités, impliquant leur acculturation à la majorité de plus en plus dominante, qui s’opère, au cours des générations, par l’abandon des langues ancestrales au profit de l’usage grandissant, imposé comme nécessaire – et même souvent volontaire -, des langues de l’école, du travail, du pouvoir et du prestige. C’est ce transfert linguistique (language shift) intergénérationnel qui double la diffusion linguistique spatiale et mène à l’atrophie, à la résorption et à la disparition, à terme, de toutes les langues minoritaires. » (Atlas des langues du monde, Roland Breton, éd. autrement, p. 38).

Avec la création de la super-région en marche, le processus de « fractionnement des groupes », d’ « acculturation », ne fera que s’accélérer de façon incisive. À se demander si l’une des raisons de cette réforme ne serait pas de mettre un terme définitif aux particularités linguistiques alsaciennes, aux particularités culturelles, à la richesse de la différence au sein d’un même territoire…

Puisque notre langue n’a pas de reconnaissance légale, n’a pas de statut officiel, à nous de l’imposer comme une vraie langue de communication (parlons alsacien, tous les jours, en tous lieux, publics ou privés !) et montrons-la, offrons-lui une reconnaissance de fait par l’écriture (qu’elle soit écrite, tous les jours, dans les journaux, dans la littérature, dans les actes administratifs de notre région, etc. dans tous les échanges écrits du quotidien.) !

Rendre son écriture évidente pour tous, écrire l’alsacien, écrire en alsacien, permettrait :

  • de réorienter positivement les représentations des alsacophones sur leur propre langue ;
  • de réactiver l’attrait pour cette langue qui ne serait donc progressivement plus perçue comme ringarde, mais comme ce qu’elle est intrinsèquement, comme toutes les autres langues : une langue digne d’intérêt ;
  • de souder une communauté linguistique pour l’empêcher de se dissoudre dans une culture majoritaire dominante ;
  • de la rendre digne d’intérêt (au vu des représentations évoquées ci-dessus) de devenir une langue de pouvoir, de travail, de l’école, de prestige…
  • de lui conférer, de fait, un statut aux yeux des non-alsacophones, de la rendre visible, en jouant toujours sur ces mêmes représentations : une langue écrite est une langue à part entière ;
  • de la transmettre, de l’enseigner aux générations futures et aux non-alsacophones !