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La citation du jour : La réforme territoriale

« De manière plus large, la « réforme territoriale » de l’équipe Valls-Hollande prolonge, réalise et entérine la politique conduite par la droite au pouvoir : à savoir, la mise au pas libéral des collectivités locales. »

Fondation Copernic

Pour lire l’article dans son intégralité : Réforme territoriale : le libéralisme devient local avec F.Hollande

L’autonomie, une utopie ?

Dans les milieux activistes culturels alsaciens, qui se battent notamment pour une généralisation du bilinguisme depuis plusieurs décennies, le terme « autonomie » revient de plus en plus souvent. Le parti politique Unser Land, seul partie démocratique, qui a le vent en poupe, à défendre ouvertement le bilinguisme et les particularités régionales, se déclare ouvertement autonomiste.

Pour un français, un francophone bien intégré dans la nation française, qui a donc intériorisé inconsciemment – presque toujours – le centralisme jacobin, qui confond unité et uniformité, à qui on a martelé depuis sa plus tendre enfance des formules doctrinaires du type « la France est une et indivisible », l’autonomisme renvoie au séparatisme. Il mettrait donc en péril l’intégrité de la mère patrie, et ainsi, par métonymie, l’intégrité de l’individu, puisque cette « maman » ne peut être « indivisible ». L’affectif est ici bien plus sollicité que la raison. Ce raccourci entre « autonomisme » et « séparatisme destructeur de cohésion nationale » est ainsi lié à des préjugés qui résultent d’une acculturation lente d’une certaine mythologie nationale, c’est-à-dire nationalisante, se voulant ouvertement frein à toute variété culturelle et/ou linguistique en son sein ! On est donc très loin du « bunt ist schön »* et du « tous égaux, tous différents »… Uniformisation n’est pas unité (dans la diversité), nous (êtres humains) ne sommes pas des produits standardisés destinés à pouvoir être commercialisés dans n’importe quel pays…

En outre, se rajoute à ce filtre une méconnaissance (souvent totale) de la notion. Qu’est-ce que l’autonomisme exactement ? Dans l’article « Un autonomisme aux nombreux visages », paru dans le n° 195 de l’excellente revue Land un Sproch – les cahiers du bilinguisme, on explique que « le développement des statuts d’autonomie est l’expression de nouveaux besoins :     • face à un processus croissant d’uniformisation des conditions économiques et des modes de vie, un contrepoids est recherché dans une meilleure protection et de mise en valeur des particularités locales.      • Il s’agit aussi de renforcer la démocratie au plan régional en évitant la concentration des décisions dans la capitale et en diversifiant l’expression citoyenne grâce à l’existence de partis régionaux.          Il se fait jour une autre conception de l’État qui tend à ce que ce dernier conserve une neutralité culturelle pour laisser ses composantes développer leurs spécificités dans le respect d’un certain nombre de valeurs communes […]. »

L’autonomie ne consiste donc pas à faire sécession, à réclamer l’indépendance, ou à rejeter le pays dont on fait partie. Il s’agit simplement de déléguer un certain nombre de pouvoirs non régaliens (culture, éducation, politique linguistique…) à une entité politique proche de ses citoyens, et en phase (culturellement…) avec eux. C’est le principe de subsidiarité. Autrement dit, une autre façon de faire vivre réellement la démocratie au plus proche des individus, à l’échelle d’institutions représentatives du peuple dans lesquelles ce dernier peut se reconnaitre,

La mondialisation dans sa forme négative, à savoir l’uniformité (cf. La citation du jour : universalité vs uniformité), ne peut être qu’appauvrissement : des objets de consommation standardisés, sans âme, traversent la moitié de la planète pour pouvoir être vendus n’importe où – pollution et abrutissement par la consommation irréfléchie ; la politique des transports ferroviaires français donne la priorité aux grands axes ayant pour point central la capitale, au détriment des trains régionaux – priorité donnée à la vitesse parisienne plutôt qu’aux déplacements locaux éloignés de la capitale, aux liens entre individus proches géographiquement ; les régions existantes, dont un certain nombre coïncidait avec des communautés culturelles géographiquement, historiquement déjà formées, existantes, vont être supprimées au détriment d’entités administratives beaucoup plus grandes, encore plus éloignées du quotidien d’un individu – absence de sens, de cohésion culturelle, de proximité démocratique ; etc.

L’autonomisme qui, on l’espère, va être évoqué par les médias lors des campagnes électorales, n’est qu’une proposition constructive d’un nouveau modèle de fonctionnement démocratique, afin de renouveler un système qui ne fonctionne plus depuis fort longtemps. Il s’agit peut-être d’un véritable enjeu dans la sauvegarde de l’idéal démocratique, si tant est qu’il soit un jour applicable… Il n’est qu’une proposition constructive d’appuyer fortement le système démocratique non plus sur des normes uniformisantes, mais sur de l’humain, dans toutes ses diversités, culturelles, linguistiques, locales (= à taille humaine… nous ne sommes que des êtres humains…)…

* bunt ist schön : slogan anti-raciste allemand des années 90, signifiant « le multicolore (la variété), c’est chouette (beau) ». [ En français, ça sonne forcément moins bien, mais on comprend l’idée]

 

Il reste donc deux étapes à franchir, avant de rentrer en résistance, en janvier 2016, pour la défense de ces idéaux… :

  • les manifestations de samedi (24 octobre 2015) pour réclamer un véritable statut pour les langues régionales de France !

  • Les élections de décembre, pour tenter d’empêcher, une ultime fois, la création d’une méga-région sans âme, la fin de l’Alsace…

Mìr sìnn e Volk !

Mìr sìnn e Volk !*

Le premier ministre de la France, M. Valls, déclarait le mardi 14 octobre 2014, à l’Assemblée nationale, en réponse à une question d’un parlementaire alsacien, qu’« il n’y a pas un peuple alsacien. Il n’y a qu’un seul peuple français. » Il fut à ce moment encouragé par la majorité des élus présents dans l’hémicycle par un applaudissement de soutien à cette défense forte d’une France dite républicaine, « une et indivisible ».

Cette phrase provoqua des réactions vives en Alsace, mais passa, me semble-t-il, inaperçue dans le reste du pays.

Une majorité de Français, comme les parlementaires, comme M. Valls, ne voient dans l’Alsace rien d’autre qu’une entité administrative supplémentaire, comme toutes les autres régions de France. Fi des particularités culturelles, historiques, géopolitiques et surtout linguistiques. Vouloir défendre ces particularités relève donc pour tous ces gens d’un repli identitaire : une fois de plus, on simplifie les réalités d’un territoire, d’où en découle une stigmatisation des habitants d’une partie de ce territoire.

Les Alsaciens, quant à eux, qu’il y ait réflexion sur la notion de « peuple » ou pas, virent dans ces propos un marqueur supplémentaire de mépris, de rejet, de stigmatisation, se voyant une fois de plus refuser une identité vécue, de l’intérieur, au quotidien, celle d’Alsacien-français. Non, pas possible. Dans cette France-là, on est français, et rien d’autre ! On parle français, et rien d’autre ! On fait partie du peuple français, et rien d’autre !

La simplification, l’unicité et le manichéisme peuvent être de réels dangers, si on n’y prend garde. Pourquoi l’unité dans la diversité ne serait-elle pas possible ? Que craignent donc ces Français qui prônent haut et fort cet étendard guerrier, « une et indivisible », chaque fois qu’ils se retrouvent confrontés à l’autre ? L’altérité leur fait donc tant peur ? Se sentent-ils incapable de cohabiter avec elle ? Alors que les Alsaciens se déclarent français depuis deux siècles, il serait peut-être temps que les Français acceptent d’être des Alsaciens, aussi, un peu…

Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) propose les définitions suivantes pour le mot « peuple » :

  • A. − 1. Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes.

  • 2. P. ext. Ensemble de personnes qui, n’habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d’appartenir à une même communauté.

  • B. − 2. a) Ensemble des individus constituant une nation (v. ce mot B 2), vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

  • 3. [Le peuple institutionnalisé et doté d’une physionomie juridique] Ensemble des citoyens d’un pays qui exercent le droit de vote pour désigner leurs gouvernants.

  • C. − 1. Le peuple. L’ensemble des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes socialement, économiquement et culturellement de la société.

M. Valls a de toute évidence répondu en politicien, ne faisant clairement référence qu’au sens B du mot. Le député à l’origine de cette réponse a semble-t-il moins posé sa question comme homme politique que comme homme (entendons être humain et non pas être sexué) en se référant au sens A du terme. Vu les expressions de visage et les réactions des parlementaires ce jour-là, j’en soupçonne quelques-uns d’avoir également eu comme implicite le sens C…

Si l’on prend en compte les choses simples de la vie d’un humain, ses préoccupations quotidiennes, qu’elles soient d’ordre alimentaires ou existentielles, ses représentations, ses perceptions, son vécu du quotidien, de l’ici, du maintenant, il est clair que selon la définition A, le peuple alsacien existe. Et cela n’a rien de politique, M. Valls, vous n’avez pas à craindre pour votre France. Ce n’est pas une revendication politique. C’est une donnée sociologique.

Mìr sìnn e Volk !

* Nous sommes un peuple ! : pour ceux qui sont trop jeunes, ou ne maitriseraient pas l’allemand, j’ai emprunté ce titre (modifié et adapté) aux habitants de Leipzig qui, les premiers, ont scandé ce slogan dans les rues, les lundis, en 1989 : « Wir sind das Volk ! ».

De la nécessité d’écrire l’alsacien / Werùm mìr ùnseri Sprooch schriwe solle

L’alsacien est un dialecte germanique. Pour comprendre son statut actuel, pourquoi il est en danger, et comment il faut réagir, il est nécessaire de comprendre d’où il vient, d’avoir un bref aperçu de son histoire.

À la fin du Moyen-Âge, « […] avec l’importance croissante des villes et leur entassement de gens de toutes origines, avec le grand commerce et le début du capitalisme, le besoin d’une prose d’usage quotidien se fait sentir » (Histoire de la langue allemande, Franziska Raynaud, PUF, p. 73). Ainsi se développe le moyen-haut-allemand en parallèle à la langue latine. Mais il n’y a pas encore de langue allemande commune au sens où nous pouvons l’entendre de nos jours. Au XVIIe siècle, « […] alors qu’en France et en Angleterre l’État centralisateur favorise la langue commune, en Allemagne l’anarchie politique favorise le particularisme et de ce fait le régionalisme linguistique, les dialectes » (ibidem, p. 76). « En effet, l’allemand standard d’aujourd’hui n’est pas issu d’un des nombreux dialectes, il n’a pas été une langue parlée avant d’être imposée aux dialectes grâce à l’écriture. Jusqu’à ce jour , l’ « allemand » n’est parlé nulle part tout pur spontanément : c’est une langue littéraire qui est devenue une langue commune et s’est imposée comme langue parlée au cours du dernier siècle » (ibid., p. 79). L’allemand standard actuel, que tous les petits français apprennent à l’école, vient ainsi d’une langue écrite, littéraire, qui s’est petit à petit imposée.

Le néerlandais, par exemple, s’est formé à partir du bas-francique (une langue germanique, un dialecte allemand, pour ainsi dire). Les Pays-bas ont acquis leur indépendance politique en 1658, et ce dialecte est devenu leur langue nationale actuelle : le flamand. En Allemagne, l’unité linguistique s’est faite à partir de l’influence prépondérante du dialecte utilisé par Luther pour traduire la bible, pour faire le culte et enseigner, une forme haut-saxonne de langue de chancellerie. Ce n’est qu’à partir des XVIIIe et XIXe siècles que cette langue devenue langue de la littérature classique a achevé l’unité de la langue : la communauté linguistique est née avant la communauté politique.

En France, on peut dire, sans trop simplifier, que c’est le contraire qui eut lieu. Après une unification politique, l’unification linguistique a été lentement et patiemment imposée dans tout le pays. L’Allemagne, au contraire, est de nos jours un état fédéral avec une langue commune, mais dans lequel les variantes dialectales (bien que s’étant estompées, notamment avec l’importance des villes et la mobilité économique) restent importantes.

L’alsacien n’a pas évolué de la même façon que les autres dialectes germaniques, puisque rattaché depuis le XVIIe siècle à une entité politique dont la langue principale est une langue romane, et non germanique. Avec les frontières politiques, l’Alsace n’est plus exposée de la même façon à l’allemand standard, n’est plus soumis aux mêmes politiques linguistiques, n’est plus en contact de la même façon avec les locuteurs voisins faisant partie du même continuum linguistique (Allemagne, Suisse), et évolue ainsi davantage au contact du système linguistique français. L’État français, très tôt, et avec plus de force encore depuis la Révolution française, a imposé la langue française comme seule langue administrative, nationale et officielle.

  • De fait, le français est la langue de communication, la langue de l’administration, de l’enseignement secondaire et supérieur, donc de l’expression de la pensée rationnelle, de culture, de littérature… Le français s’écrit. Et ce n’est pas rien dans ce pays. Depuis le XVIIe siècle, depuis la création de l’Académie Française, l’écrit, notamment restreint à sa forme la plus coercitive, l’orthographe, est survalorisé. Au-delà du fait qu’il en découle souvent des jugements de valeur (ne pas maitriser l’orthographe = ne pas maitriser le français, raccourci scandaleux ô combien véhiculé !), voire à travers ces jugements de valeur, il redore ainsi le blason de la langue concernée. Le français n’est-il pas une (la) langue de culture, entend-on souvent ?
  • L’alsacien est une langue de communication. Une langue de la communication orale. Majoritairement. Les Alsaciens sont d’ailleurs souvent eux-mêmes les premiers à prétendre que leur langue ne s’écrit pas. Affirmation très souvent liée à la suivante : l’alsacien est un dialecte, pas une langue.

1/ Communiquer ou écrire ?

On constate que les connotations liées à l’absence de code écrit sont fortement péjoratives.  Le sous-entendu évoqué ici étant qu’une langue sans système de transcription organisé ne serait pas une langue à part entière. Or, « la langue étant définie comme la faculté qu’ont les  hommes de s’entendre au moyen de signes vocaux » (Initiation à la linguistique, Baylon & Fabre, Nathan, p.50), les interactions entre individus se faisant en face à face (avant l’avènement des ordinateurs et téléphones portables, en tout cas…), pourquoi dénigrer une langue qui n’ait pas de code écrit normé ? Pourquoi dénigrer une langue qui soit la manifestation quotidienne d’échanges, d’interactions, de discussions, de réflexions entre les individus, entre les êtres humains (les textos, tchats et autres liens virtuels ont-ils déjà à ce point mis à mal l’importance fondamentale du face à face dans la communication interpersonnelle ?) ? « Pour le sens commun […] l’écriture est liée à la langue, issue d’elle, d’un défaut constitutif (la fugacité) qui la caractérise, elle la complète, ce qui permet d’ailleurs à une partie de l’humanité de juger l’autre : si l’écriture est un complément de la langue, alors il y a des langues incomplètes, celles qui ne sont pas écrites » (Histoire de l’écriture, Louis-Jean Calvet, Puriel, p. 8).

Mais l’alsacien s’écrit. Depuis une vingtaine d’années, des travaux de spécialistes en lien avec les pratiques existantes des scripteurs ont mis en place un système graphique, l’orthal, pour transcrire toutes les variantes de la langue alsacienne. Ce système est en cela génial et révolutionnaire qu’il n’est pas normatif. L’unification du breton n’a entre autre pas fonctionné, après guerre, car il proposait un écrit qui ne correspondait pas aux pratiques, dans lequel les locuteurs natifs ne se retrouvaient pas, ne se reconnaissaient pas. Rien de tel ici ! Cet écueil sera évité. N’importe quel locuteur alsacien peut transcrire sa variante dialectale de l’alsacien avec ce système orthographique en se faisant comprendre par n’importe quel autre locuteur d’une autre variante. – Effectivement, l’alsacien étant d’abord et avant tout une langue orale, les disparités d’un territoire à un autre sont grandes, et nous nous trouvons plutôt dans un continuum langagier dans lequel l’intercompréhension est néanmoins totale au sein de l’aire linguistique de l’alsacien. – Ce système orthographique est ainsi une première sans précédent : permettre à chacun de s’exprimer à l’écrit sans imposer telle ou telle variante diatopique ou autre. Est garanti à la fois le respect des locuteurs et la cohésion du groupe ! N’est-ce pas un bel exemple de réalisation démocratique ?

2/ Langue ou dialecte ?

La différence entre ces deux termes, chez leurs usagers, se rapporte à des représentations (positives pour la langue, négatives pour le dialecte, car considéré comme une sous-langue), plutôt qu’à des faits objectifs. Si l’on se contente de la définition du Petit Robert, l’essentiel est déjà explicité, « dialecte : forme régionale d’une langue considérée comme un système linguistique en soi. SPÉCIALT Système linguistique qui n’a pas le statut de langue officielle ou nationale, à l’intérieur d’un groupe de parlers. » Le français est une langue romane. L’alsacien est une langue germanique. Ce sont tous deux des systèmes linguistiques. L’alsacien n’est pas une dégénérescence du français, de la langue officielle, ni de l’allemand standard, comme nous l’avons vu plus haut. C’est une langue. Une langue régionale. Une langue que la France refuse toujours de reconnaitre comme telle, n’ayant toujours pas ratifié la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, contrairement à la plupart de ses voisins européens, de ses partenaires européens… C’est donc un problème purement politique, qui n’a rien à voir avec la réalité linguistique de ce système langagier. L’alsacien est une langue à part entière, un système de communication, et une langue moderne, qui s’écrit.

« L’écriture, née d’un besoin du pouvoir laïque ou du pouvoir religieux, est devenue ensuite un enjeu de pouvoir, et le demeure d’une certaine façon, aujourd’hui » (ibid., p. 272). Pas besoin d’aller chercher ailleurs, l’alsacien est un parfait exemple pour illustrer ce propos de L.-J. Calvet.

Avec la réforme en cours, l’Alsace en tant qu’entité politique va disparaitre au 1er janvier 2016. Les quelques initiatives politiques (c’est-à-dire émanant du pouvoir) prises ces dernières années pour promouvoir la langue alsacienne, à l’oral et à l’écrit, risquent d’être très fortement remises en question. Quel intérêt une nouvelle région (Champagne-Ardenne + Lorraine + Alsace) de France, pays non fédéral, en période de « crise » économique de surcroit, pourrait-elle avoir à soutenir la langue d’une minorité flagrante de ses habitants (les alsacophones bilingues ne représenteraient que 10 % de cette région en cours de création)  ? Surtout quand cette langue n’a strictement aucun statut officiel reconnu, ni au niveau régional, ni (encore moins) au niveau national ? A priori aucun. « L’extrême inégalité numérique des communautés linguistiques est aggravée par les importantes différences de statut que chacune, ou chacune de leur fraction, peut recevoir suivant les États entre lesquels elles sont réparties. […] Indigènes ou étrangères, toutes les langues minoritaires sont ainsi l’objet de politiques qui les mènent à la disparition : les langues indigènes par une régression territoriale dans leur région d’origine et toutes en raison d’un effacement dans les milieux urbains, où le fractionnement des groupes rend plus rapide leur dépersonnalisation. Ces processus complexes convergent vers la déculturation des minorités, impliquant leur acculturation à la majorité de plus en plus dominante, qui s’opère, au cours des générations, par l’abandon des langues ancestrales au profit de l’usage grandissant, imposé comme nécessaire – et même souvent volontaire -, des langues de l’école, du travail, du pouvoir et du prestige. C’est ce transfert linguistique (language shift) intergénérationnel qui double la diffusion linguistique spatiale et mène à l’atrophie, à la résorption et à la disparition, à terme, de toutes les langues minoritaires. » (Atlas des langues du monde, Roland Breton, éd. autrement, p. 38).

Avec la création de la super-région en marche, le processus de « fractionnement des groupes », d’ « acculturation », ne fera que s’accélérer de façon incisive. À se demander si l’une des raisons de cette réforme ne serait pas de mettre un terme définitif aux particularités linguistiques alsaciennes, aux particularités culturelles, à la richesse de la différence au sein d’un même territoire…

Puisque notre langue n’a pas de reconnaissance légale, n’a pas de statut officiel, à nous de l’imposer comme une vraie langue de communication (parlons alsacien, tous les jours, en tous lieux, publics ou privés !) et montrons-la, offrons-lui une reconnaissance de fait par l’écriture (qu’elle soit écrite, tous les jours, dans les journaux, dans la littérature, dans les actes administratifs de notre région, etc. dans tous les échanges écrits du quotidien.) !

Rendre son écriture évidente pour tous, écrire l’alsacien, écrire en alsacien, permettrait :

  • de réorienter positivement les représentations des alsacophones sur leur propre langue ;
  • de réactiver l’attrait pour cette langue qui ne serait donc progressivement plus perçue comme ringarde, mais comme ce qu’elle est intrinsèquement, comme toutes les autres langues : une langue digne d’intérêt ;
  • de souder une communauté linguistique pour l’empêcher de se dissoudre dans une culture majoritaire dominante ;
  • de la rendre digne d’intérêt (au vu des représentations évoquées ci-dessus) de devenir une langue de pouvoir, de travail, de l’école, de prestige…
  • de lui conférer, de fait, un statut aux yeux des non-alsacophones, de la rendre visible, en jouant toujours sur ces mêmes représentations : une langue écrite est une langue à part entière ;
  • de la transmettre, de l’enseigner aux générations futures et aux non-alsacophones !