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« Réforme » de l’orthographe et orthographe alsacienne (ORTHAL)

On a beaucoup parlé de la « réforme de l’orthographe » ce mois de février, en France. Les médias s’en sont emparé, les politiciens également, ainsi que le tout-venant.

En France, l’orthographe a quasi valeur de symbole identitaire, voire de relique, et vouloir y toucher un tant soit peu, relève de l’hérésie pure et simple, du péché suprême. On l’a déjà souvent dit dans ces pages, le mythe (illusoire et trompeur) de la langue unique, unifiante, symbole de l’identité française, est largement partagé par l’ensemble des citoyens de ce pays. Or, presque personne ne fait la distinction entre orthographe, grammaire, système linguistique, langue (écrit et oral) ; presque tout le monde fait l’amalgame entre l’orthographe et la langue française, cette sacro-sainte langue française.

On a donc entendu tout et surtout n’importe quoi au sujet de cette soi-disant réforme. Surtout pour la critiquer négativement, la dénoncer. Touche pas à mon orthographe !

Il se trouve qu’il n’y a pas de réforme de l’orthographe en 2016, mais il y a eu des retouches proposées en 1989 par le Conseil supérieur de la langue française, rectifications « approuvées par l’Académie à l’unanimité le 3 mai 1990 » (Encyclopédie de la grammaire et de l’orthographe, La Pochothèque, p. 607). C’est bien rare, dans l’histoire de l’orthographe française, que des propositions soient admises à l’unanimité. S’en suit un déchainement médiatique, qui pousse l’Académie française, l’année suivante, à ne pas rendre ces modifications obligatoires. Pourtant, « [ces propositions] constituent, pour la plupart, des harmonisations nécessaires de pratiques indécises » (Grammaire méthodique du français, M. Riegel, J.-C. Pellat, R. Rioul, puf, p. 81). Les spécialistes ont cédé face à l’obscurantisme. Pourquoi diable les médias s’emparent-ils à nouveau de ce même sujet, 26 ans plus tard, alors qu’il n’y a strictement rien de neuf sous le soleil ? Ce n’est pas là notre sujet…

Notons simplement que la construction de l’orthographe française et son histoire (depuis la dernière partie du Moyen-Âge) est complexe, « elle obéit à des exigences parfois contradictoires dans leurs principes et sources de difficultés dans la pratique » (Encyclopédie de la grammaire et de l’orthographe, La Pochothèque, p. 601). Les Alsaciens, comme les autres Français, affirment bien haut et fort leur attachement à la langue française, et donc à son orthographe (même si ce raccourci, on l’a vu, n’a pas de sens) ; et en même temps, ils seront les premiers à prétendre que l’alsacien ne s’écrit pas… pour la simple et unique raison que la langue régionale ne leur a jamais été enseignée à l’école. Si ça ne s’enseigne pas, c’est sûrement que ça ne s’écrit pas, parce qu’il n’y a pas de système orthographique normé, ce qui signifie pas de reconnaissance institutionnelle et donc, in fine, pas d’intérêt, voire pas d’existence.

Jetons un coup d’œil du côté de la littérature alsacienne. Eh oui, ça existe : ici encore, comme elle n’a jamais été enseignée et/ou identifiée comme telle, elle a toujours été soit purement et simplement volontairement oubliée, soit ses auteurs ont été estampillés comme auteurs français ou allemands. Or, la plupart ont souvent écrit dans les trois idiomes, le français, l’allemand, l’alsacien. Ernst Stadler, Hans Arp, René Schickelé, André Weckmann, Nathan Katz, etc. Les productions poétiques et théâtrales en langue régionale, notamment, se sont largement répandues et démocratisées au XXe siècle.

Comme aucune institution n’a jamais normé la graphie, n’a jamais fait de la transcription de l’alsacien une orho/graphie (du grec orthos, « droit », « correct », et –graphos, de graphein, « écrire » : c’est-à-dire écrire correctement, selon une norme reconnue par tous), chacun faisait comme il pouvait pour adapter l’alphabet actuel (qui vient du latin, qui dérive du grec, qui dérive du phénicien…) à la transcription des sons de l’alsacien. Exactement comme ce fut le cas pour la langue française du Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle, avant d’être définitivement fixée au XVIIe siècle, avec la création de l’Académie française.

Rien de tel en Alsace. Ah si ! Mieux même ! Deux linguistes et dialectologues, E. Zeidler et D. Crévenat-Werner ont mis au point une système de transcription orthographique, l’ORTHAL, après des années de recherches et d’expérimentations. Ce système, qui comme toute orthographe « nationale » obéit à la fois à un principe phonographique et idéographique, permet à tout alsacophone de transcrire son parler. En effet, rappelons qu’il n’y a pas une langue alsacienne mais un continuum de parlers allant du haut-alémanique au francique-rhénan en passant par le bas-alémanique, avec une intercompréhension générale.

Bref, l’alsacien s’écrit, et il s’écrit même très bien.

Si bien, que personne ne pourra jamais être montré du doigt, ne pourra être stigmatisé, parce qu’il n’écrit pas comme tout le monde, ou pire, parce qu’il n’arrive pas à maitriser ce que les élites lui imposent comme norme, ou pire, parce qu’on tentera de le jeter sur un bucher, s’il cherche à proposer des variantes, aussi réfléchies et pertinentes soient-elles.

Écrire l’alsacien, écrire en alsacien, grâce à l’ORTHAL, c’est, au-delà de la joie de s’exprimer dans sa langue :

  • pratiquer une écriture qui respecte les différences tout en permettant l’intercompréhension, c’est-à-dire l’unité de communauté,
  • favoriser à travers la graphie, la langue, une identité ouverte et plurielle, loin de l’enfermement dans l’un et l’unique, prôné par la République française,
  • assumer pleinement l’union dans la diversité, les valeurs de tolérance et de respect, loin des systèmes coercitifs français pour les ainsi-nommés français.

Alors oui, en toute connaissance de cause, en tant que professeur certifié de français, j’appelle à une véritable et courageuse réforme de l’orthographe française, ainsi qu’à la généralisation de l’écriture de l’alsacien sur l’ensemble de l’aire géographique Alsace-Moselle !