Archives du mot-clé Liberté de pensée

Ùn wàs jetzt ? – « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »*

* Samuel Beckett, En attendant Godot.

« Quant  à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952, à propos de En attendant Godot.

Il y a quelques dizaines de milliers d’années, plusieurs espèces d’hominidés existaient sur cette planète, jusqu’à ce que ne persiste plus que Cro-Magnon. Toutes « les populations actuelles appartiennent à une seule et même espèce : Homo Sapiens. » (Pascal Picq, Au commencement était l’homme, p. 175) Mais il s’agit là d’une situation très récente dans l’histoire de l’humanité. « La terre des hommes a toujours été marquée par la diversité des populations et des cultures. Ce n’est pas une population d’une espèce qui supplante les autres, mais des populations africaines qui contribuent plus que les autres au génome de notre espèce actuelle. […] Mais, quelle que soit la population actuelle, aucune ne s’enracine sur une lignée isolée, fiction parfois terrifiante d’une pensée originelle. » (ibid. p. 200) Il n’y a pas d’unicité, d’unique, de simple, de simplicité. L’existence est variété et complexité. La vie tout entière sur cette planète est variété. Il suffit d’ouvrir une encyclopédie de la nature pour s’en rendre compte (si toutefois la vie moderne nous aurait trop éloignés de ce qu’est la terre sans l’homme, sous le bitume) Ainsi en est-il de même de l’être humain.

Ce petit passage par la paléoanthropologie, ce voyage éclair dans notre passé, est sans prétention. Il s’agit simplement de prendre du recul, pour remettre les choses à leur place, pour nous remettre à notre place. Pour relativiser.

Se décentrer.

Des hommes tuent aveuglément au nom d’un dieu. Ne nous aveuglons pas, nous savons très bien, pour peu que nous scrutions intelligemment les bonnes sources, les bonnes réflexions, les bonnes études, que seule la misère sociale, la détresse sont le terreau de l’extrémisme – quel qu’il soit -, et peut-être aussi quelque chose de plus terrible, qui a trait à l’essence même de l’espèce humaine, qui lui est intrinsèque… On a exterminé une grande majorité des peuples d’Amérique du sud au nom de dieu, brulé des milliers de femmes pour sorcellerie, au nom de dieu, cherché à empêcher tout pluralisme et toute voix discordante (guerres de religion en France, luttes musulmanes intestines, etc.) au nom de dieu, on a isolé, enfermé, emprisonné, tué des palestiniens, des kurdes, à cause de la différence… La barbarie n’est pas une nouveauté, au sein de l’humanité. Les français font semblant de la (re)découvrir, car ils se croyaient à l’abri, depuis quelques décennies…

On peut comprendre le besoin de croyance, de transcendance, même s’il faut constater que cela n’apporte aucune réponse profonde au besoin de compréhension de la condition humaine. Au mieux, il offre un simple paravent, qui ne résout rien, ne donne aucune explication à cette absurdité. Il faut néanmoins reconnaitre que la croyance n’a jamais été qu’un prétexte à toute barbarie, quelle qu’elle soit, pour cacher des motivations plus prosaïques, la soif de domination : soumettre indéfiniment l’autre à sa volonté et réduire la pluralité, la complexité de la vie, sources d’angoisse, afin d’apaiser la pensée, en butée contre le multiple, le divers, le dissemblable.

La tentation, donc, pourrait être grande, dans le contexte actuel : à quoi bon se battre pour une langue parlée par quelques milliers de misérables humains, quand les conflits, plus que jamais, se mondialisent. La pollution galopante et toutes ses conséquences humanitaires, sociales, géopolitiques,… est un enjeu planétaire majeur. La capacité technologique d’anéantissement de la planète en un temps record est devenue réelle. La liberté de pensée, aux temps du néocapitalisme libéral généralisé, mondialisé, est plus que jamais menacée (La croissance est érigée en doctrine absolue, les temples de la consommation remplacent d’autres lieux de culte plus anciens. Quiconque cherche à faire entendre une autre voix est taxé d’hérétique.). Ou, si l’on reste le nez dans le guidon, sans lever la tête, sans lever les yeux : à quoi bon défendre quelques alsacophones, alors que le terrorisme tue des innocents partout dans le monde, cherchant à nous mettre sur un pied d’égalité, tout en augmentant nos tensions internes.

« Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’ennemi. Il n’y a pas de barbare. il n’y a pas de peuple élu. Seulement des humains. De simples êtres humains. Lundi 16 novembre 2015, j’ai dû annoncer à mes élèves de sixième que toutes les sorties scolaires étaient annulées, interdites jusqu’au 22. Nous avions justement prévu d’assister à un spectacle-relecture de Alice au pays des merveilles. Fi des merveilles. Je n’ose décrire la déception lue dans leurs yeux, sur leurs lèvres, à l’annonce de cette annulation. Traumatisés pendant tout le weekend, déstabilisés, fragilisés, l’Éducation Nationale propose, à ces jeunes de 11 ans, en guise d’accompagnement, de les priver purement et simplement de sortie culturelle – de les priver d’expression artistique, mode d’expression à travers lequel l’être humain questionne le monde, l’univers, l’existence, depuis des milliers d’années. « L’art paléolithique est l’art le plus ancien qui soit parvenu jusqu’à nous. On a situé ses premières œuvres au paléolithique supérieur, il y a 40000 ans. » (L’art des grottes, Editions Scala). Quelle réponse fut proposée au besoin de compréhension, de questionnement de ces jeunes terrassés par l’horrible découverte de son prochain : l’absence de réflexion, de recul. Ne pense pas, et tu ne seras pas angoissé… Quelle gageure… Quelle sinistre farce.

L’art, la culture, le langage, la langue, pour questionner le monde.

Les armes, pour en proposer un seul aspect, le réduire à un seul point de vue.

Mon choix est fait. Je ne suis pas en guerre. « En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’autre issue, pas de différence à exterminer, pas de mal à extirper. Connaitre, comprendre et accepter les diversités originelles, connaitre, comprendre et accepter les diversités présentes, bien que nous soyons tous de la même espèce, connaitre, comprendre et accepter les points communs, les différences, les divergences.

L’unité dans la diversité. C’est notre condition. Nous sommes condamnés à accepter notre complexité et à la penser, ou à nous laisser nous auto-détruire, sans rien dire, ou en y participant…

Après une période de doutes sévères, voire de désespoir quant à l’entreprise de ce blog, à son existence et ses motivations, la raison s’est à nouveau accouplée au cœur, et l’esprit dégagé d’une brume néfaste : oui, il a raison d’être. Défendre la langue alsacienne, le bilinguisme généralisé pour un territoire qui le pratique depuis des siècles (Alsace-Moselle), qui se trouve à la frontière de plusieurs entités administratives, qui est passerelle entre cultures, c’est réaffirmer plus que jamais le besoin d’une société qui envisage la complexité et la diversité en son sein, autrement dit qui reconnaisse une part de l’humanité pour ce qu’elle est, sans chercher à la réduire à une vision uniciste, restrictive, exclusive et excluante.

Ich redt elsassisch. Je parle français. Ich rede deutsch. اتكلم العربية. Jeg snakker norsk. Parlo italiano…

Nous sommes humains. Wir sind Menschen… Mìr sìnn Mensche.

« – Allons-nous-en.

– On ne peut pas.

– Pourquoi ?

– On attend Godot. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot)

Chronique vagabonde : L’alsacitude

Àm ànfàng wàr’s a sketch in de Choucrouterie, a Parodie vùn a Lied vùm Oldelaf : « La tristitude ». Jetz ìsch es zuem a Lied worre, a Videoclip.

Ùn so wìll ich d’Elsässer ùn ‘s Elsass sëhn : humorvoll ùn sëlbschtironisch. Mìr kenne au ùnseri Fëhler ùn Màkel, wìsse Bescheid ìwwer d’Klischee, ùn känne drìwwer làche !

Ìnnerhàlb vùn drej Monàte ìsch es jetz schon ‘s zweite Màl dàs ìwwer 100 Kìnschtler mìtnànder ebbs schàffe, ebbs verteidige (die Gedanken sind frei – Liberté de penser), ùn sie zeige debii ebbs scheenes : a groβi Fàmilli.

Traduction :

Au début, il y avait une sketch présenté à la Choucrouterie, une parodie d’une chanson d’Oldelaf : « La tristitude ». Puis c’est devenu une chanson, et un clip.

C’est ainsi que je veux voir l’Alsace et les Alsaciens : pleins d’humour et d’autodérision. Nous connaissons aussi nos défauts, avons conscience des stéréotypes, et pouvons en rire !

En l’espace de trois mois, c’est déjà la deuxième fois que plus de 100 artistes créent ensemble, au service d’une cause (die Gedanken sind frei – La liberté de penser), et proposent ainsi avant tout une belle image : celle d’une grande famille.

Die Gedanken sind frei – Liberté de penser

Si j’avais un gout quelconque, et un intérêt minimum, pour les citations, j’évoquerais maintenant Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant. »

Dans Die Gedanken sind frei – Meine Kindheit im Elsaβ (traduction : Les pensées sont libres – Mon enfance en Alsace), Tomi Ungerer explique que la musique et les chansons, les chants, en particulier, ont toujours eu beaucoup d’importance dans sa vie. Le thème populaire allemand Die Gedanken sind frei a toujours été sa chanson préférée. Roger Siffer l’avait déjà mise en musique en 1978.

Ce livre de Tomi Ungerer était l’objet du dernier article. Or, voici ce qu’un collectif de 150 artistes alsaciens propose après les évènements du 7 janvier 2015. d’après la version de R. Siffert (c’est le barbu-chevelu qui chante en premier) :

 

Chronique vagabonde : Die Gedanken sind frei, Tomi Ungerer

Die Gedanken sind frei ¹, de Tomi Ungerer, est une version en langue allemande de Á la guerre comme à la guerre. Dessins et souvenirs d’enfance. Il en a également rédigé une version anglaise pour les Etats-Unis. À travers un récit qui mêle dessins personnels, documents d’époque et souvenirs, l’auteur donne à voir une partie de sa vie d’enfant en Alsace, dans une période trouble et bien spécifique, l’occupation nazie de 1940 à 1945. Une façon d’allier un parcours personnel à l’Histoire, à mi-chemin entre le récit de vie et la chronique, ces mémoires passent du texte à l’image, tout comme Tomi Ungerer et les Alsaciens ayant vécu à cette époque passèrent du français à l’allemand, de l’allemand au français…

Les documents, textes et dessins de Tomi Ungerer se complètent, se font écho, s’enrichissent mutuellement, dialoguent ensemble. Volontairement. La langue nationale apportée en Alsace a en revanche toujours été imposée, par la force, comme le rappelle au passage l’auteur de cet ouvrage. En 1940, ce fut l’allemand. En 1945, ce fut le français. En 1940, toute présence, trace, utilisation de la langue française fut sévèrement réprimée. En 1945, même rengaine, mais pour l’alsacien cette fois-ci. Pas l’allemand. Non. L’alsacien. Comme si, pour un Français, il n’y avait à l’époque aucune différence entre ces deux langues. Ce beau récit de Tomi Ungerer montre pourtant bien que l’occupant nazi était détesté par les Alsaciens. Il ne serait certainement pas venu à l’esprit des Alsaciens de l’époque de continuer à parler quotidiennement la langue de l’occupant. La maitriser fut un atout énorme, au moment de la reconstruction, dans ces temps troubles. Maitriser le français, aussi. Et puis reste l’alsacien, la langue maternelle, la langue du quotidien, des rapports interpersonnels, la langue la plus neutre.

Mais seulement voilà, cette langue neutre est un dialecte germanique et, en 45, les germains étaient encore des ennemis… [Il semblerait malheureusement que ce point de vue de franco-francophone n’ait pas disparu depuis lors, ne s’est jamais totalement dissipé ; en attestent certains passages d’autres articles de ce site ou, témoignage récent, même si simpliste dans son énoncé, la chanson « Le vacancier » du groupe de musique « Hopla Guys« .] Certains ardents défenseurs du bilinguisme franco-allemand en Alsace voient cette région comme étant culturellement à cheval sur deux pays. C’est vrai. Et c’est important de maintenir et d’encourager cette fonction de trait d’union, de rassembleur, dans un monde où le repli sur soi menace… Mais je préfère la notion d’entre-deux. Ni allemand. Ni français. Les deux à la fois, et autre chose aussi, intrinsèquement. Alsacien. Un être au monde qui ne s’identifie pas à un État-nation. Bien plus, un être-ici qui refuse d’être assimilé à une case prédéfinie réductrice. N’être d’aucune nation c’est aussi être de toutes les communautés, être ouvert au monde ! S’ouvrir au monde ne signifie pas se diluer dans un magma lissant et effaçant les disparités, mais se réjouir des apports autres.

L’Alsace comme symbole, une utopie où il fait bon vivre ensemble, valeur à laquelle on aimerait s’identifier…

« Die elsässische Krankheit ist immer das Vergleichen. Für die Franzosen sind wir >des boches<, für die Deutschen >Franzosenköpfe<. Wir bezeichnen die Deutschen als >Schwowe<, die Franzosen als >Hase<. In jener Zeit waren für mich die Deutschen lächerlich, die Franzosen ohne Fehl und Tadel, bis sie zurückkamen. » ²

Jusqu’à ce qu’ils reviennent. Car ils ne nous ont pas mieux traités que les précédents. Assimiler. Maitre mot dérisoire.

J’espère que Tomi Ungerer, citoyen alsacien du monde, ne m’en voudra pas d’avoir mêlé son beau texte au piètre mien. Si tant est qu’il tombe un jour sur ces pages perdues, ruelles désertes s’y complaisant.  Après ce très léger vagabondage, il est juste de lui redonner sa place ; pour finir, quelques extraits de la partie liminaire pouvant tenir lieu de préface.

« Beim Elsässer ist, ganz darwinistisch, ein Arm länger als der andere. Der lange Arm ist nützlich, um die deutsche Kuh überm Rhein zu melken oder die französische hinter der « blauen Linie der Vogesen ». Aber nicht nur zum Melken, sondern auch, um sich die Hand zu geben. […] Das Elsaβ ist wie ein Eintopfgericht : Kelten, Franken, Römer, Alemannen, Helveter, Franzosen, Deutsche, Italiener und Juden haben ihre Spuren hinterlassen. Und doch hat diese Mischung eine stark ausgeprägte Identität. Kommt einer ohne Arroganz, ist er bei uns willkommen. Adaptiert… adoptiert. […] Dem Elsässer ist das Wort >Heimat< lieber als >Vaterland<. Die Kinder der Mutter Elsaβ, ständig von zwei eifersüchtigen Nachbarn abwechselnd vergewaltigt und gehätschelt, leiden an ihrer Identität : Franzosen ? Deutsche ? Das Elsaβ zeigt sich wie eine Kaiserschnittnarbe auf der Landkarte Europas, jetzt schön geflickt. Zwei Nationen wurden zusammengenäht, die sich seit zwei Jahrhunderten um dieses Schlaraffenland gezankt haben. In Berlin gab es eine Mauer. Im Elsaβ hatten wir drei : eine gallische, eine teutonische und eine Klagemauer. Denn die Elsässer klagen gerne wie Juden, und so heiβt es in unserem Liedl vom Hans im Schnokeloch Und was er hätt, das will er net, und was er will, das hätt er net. […] Es gibt kein anderes Mittel gegen Vorurteile, Haβ und Ungerechtigkeit als die persönliche Bewuβtseinsentwicklung, die uns unsere Pflichten diktiert. » ³

Traductions personnelles :

¹ Les pensées sont libres

² La maladie alsacienne est toujours la comparaison (l’assimilation). Pour les Français nous sommes des <boches>, pour les Allemands des <têtes de français>. Nous désignons les Allemands comme des <<souabes>>, les Français comme des <lapins>. A cette époque, les Allemands étaient pour moi ridicules, les Français parfaits, jusqu’à ce qu’ils reviennent.

³ L’Alsacien a un bras plus long que l’autre, c’est darwinien. Le bras long est utile pour traire la vache allemande par-dessus le Rhin, ou la vache française derrière la « ligne bleue des Vosges ». Pas seulement pour traire, mais aussi pour se donner la main. […] L’Alsace est comme un plat unique : des Celtes, des Francs, des Romains, des Alamans, des Helvètes, des Français, des Allemands, des Italiens et des Juifs ont laissé leurs traces. Et pourtant ce mélange a une identité très marquée. Si on vient sans arrogance, on est bienvenu chez nous. Adapté… adopté. L’Alsacien préfère le mot pays d’origine/berceau [note de traduction : il n’y a pas d’équivalent français à ce mot allemand, difficile à traduire] au mot patrie. Les enfants de la mère Alsace, constamment violés et pouponnés en alternance par deux voisins jaloux, souffrent de leur identité : Français ? Allemands ? L’Alsace apparait sur la carte d’Europe comme une cicatrice de césarienne, maintenant joliment recousue. Deux nations, qui se sont querellées pendant deux siècles pour ce pays de cocagne, ont été cousues ensemble. Il y eut un mur à Berlin. En Alsace nous en avions trois : un gaulois, une teuton et un mur des lamentations. Car les Alsaciens se lamentent volontiers comme les Juifs, tout comme c’est écrit dans notre chanson de Jean-du-trou-de-moustique Et ce qu’il a il ne le veut pas, et ce qu’il veut il ne l’a pas. […] Il n’y a pas d’autre remède contre les préjugés, la haine et l’injustice que le développement de la conscience personnelle, qui nous dicte nos devoirs.