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Testament électronique

Dìs wär’s…

La langue de communication en Alsace a été l’allemand (dans ses variantes dialectales), depuis belle lurette. A été.

Après avoir fait partie pendant plusieurs siècles du Saint Empire Romain Germanique (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation), l’Alsace passe au royaume de France au XVIIe siècle, mais garde quand même grosso modo ses particularités linguistiques jusqu’à la fin du XIXe siècle. Puis commence le va-et-vient entre la France et l’Allemagne. Allemande de 1870 à 1918 ; française de 1918 à 1940 ; allemande de 1940 à 1945 ; française depuis 1945. À chaque fois, à partir de 1870, cela entraina systématiquement des changements plus ou moins violents de langue officielle. À savoir quand même, là où les allemands toléraient par exemple l’usage du français pour les communes francophones d’Alsace, les français ne firent jamais preuve d’une telle tolérance pour toutes les autres communes non-francophones ! Au cours du chaotique XIXe siècle, les différentes variantes de l’allemand continuèrent néanmoins à rester langue de communication. Et puis arriva le traumatisme du nazisme, la mise au pas nazie, l’incorporation de force (les Malgré-nous), l’épuration , et la « répression » de l’État français par la suite : tout ce qui était systématiquement associé à l’« ennemi » était systématiquement dévalorisé et combattu, à commencer par la langue. La culpabilité prit naissance, « c’est chic de parler français », et on commença de ne plus transmettre la langue dans la deuxième partie du XXe siècle. C’est un résumé un peu simplificateur, forcément. Pour approfondir le sujet, consulter l’excellent ouvrage collectif : Histoire de la langue d’Alsace, que l’on peut trouver auprès des co-éditeurs, le réseau CANOPE de Strasbourg, ex-CRDP (espace de documentation et de ressource de l’Éducation Nationale, bien connu des enseignants), ou la maison d’édition La salde.

« Durant la décennie 1945-1955, 90% de la population était constituée de germanophones natifs, 15% de bilingues à dominante germanophone et 10% de francophones natifs. » (ibid. p.174). Alors qu’en 1946 « 91% des Alsaciens parlent le dialecte » (ibid. p. 192), en 1979 ils ne sont déjà plus que 75%. D’après l’OLCA (Office pour la Langue et la Culture d’Alsace – Elsassisches Sprochàmt), en 2012 il n’y a guère plus que 43% de personnes qui se déclarent dialectophones, et, surtout, ils ne seraient que 3% chez les 3-17 ans !

3% !

Dans une thèse de 1995 sur « la pratique du dialecte alsacien et l’identité culturelle chez l’adolescent« , François Rosenblatt conclut de façon suivante : « pour les nouvelles générations on ne peut plus parler de diglossie alsacienne » (revue Land un Sproch n° 200, décembre 2016).  Par « diglossie », on entend globalement une situation linguistique pour une communauté donnée dans laquelle deux langues sont utilisées, l’une étant plus valorisée que l’autre. C’est le cas du bilinguisme en Alsace à l’heure actuelle (pour les dialectophones) : l’alsacien pour la maison, l’intime, et le français pour l’extérieur, le public, le français étant largement survalorisé.

Encore faut-il se trouver dans une situation de bilinguisme pour pouvoir parler de diglossie… Or : 3%. À l’heure actuelle, il ne s’agit donc plus tellement de défendre le bilinguisme, mais peut-être davantage de le … relancer, redévelopper ! Dans le numéro 200 de la revue Land un Sproch, Jean-Marie Woehrling fait des constats amers : « Les richesses de Land un Sproch n’ont irrigué qu’un tout petit public et n’ont jamais su trouver l’audience méritée. […] Mais, c’est aussi, la léthargie intellectuelle de notre région, son incapacité de jeter un regard décomplexé sur la situation particulière de ce territoire, le conformisme franchouillard, qui ont rendu inaudible le message de la revue. » (p.9). Cette revue est l’outil de communication de l’excellente association « Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle« . Cette association historique rassemble des intellectuels qui sont au sommet du combat pour la défense de la langue et des particularités alsaciennes, association dont les différents membres et contributeurs publient régulièrement des ouvrages essentiels, interpellent les politiques de façon constructive, organisent des colloques, etc.

Mais leurs idées, fondamentalement progressistes, n’ont jamais trouvé écho au sein de la population alsacienne… L’Alsace rurale, celle où le dialecte est encore le plus vivace, place le FN en tête au premier tour des élections présidentielles de 2017. Être replié sur soi ne mène jamais qu’à… l’autodestruction. Ainsi soit-il.

Toutes les initiatives actuelles (largement relayées dans ces pages ces derniers temps) vont dans le bon sens : crèches en immersion, colonies dialectophones, créations artistiques en langue dialectale, enseignement bilingue, propositions politiques, etc. Mais si elles ne sont pas relayées, encouragées et soutenues par l’administration et, surtout, les médias (ainsi le veut notre époque), elles ne réussiront pas à se développer réellement, et surtout ne réussiront pas à prendre pied dans les mentalités, à gagner concrètement la population.

Constats amers.

Je laisse le combat à ceux qui sont sur place, à ceux qui sont compétents, en me contentant de leur donner visibilité.

Les contributions de ce blog n’apportent rien à l’amélioration de la situation linguistique. Elles ne font que se perdre dans l’océan sans fin des innombrables bouteilles à la mer, ses consœurs de misère, jetées sur la toile d’un clic de souris rapide et inconséquent.

Et si je croise mon semblable… dànn wìrd weder àlles guet – fuer e Paar Minüte – solàng mìr mìtnànder redde…*

 

  • Traduction : « … alors tout ira à nouveau bien – pour quelques minutes – le temps de parler ensemble… »
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La citation du jour : Langue et toponymes

« Une population ne vit pas sans attaches. Elle a façonné le paysage avec sa langue, sa vision du monde, sa culture, en donnant des noms aux lieux, aux collines, aux montagnes, aux portions de plaine, aux forêts, aux rivières. Les toponymes sont tous chargés de sens et forment le noyau dur d’une langue. Même s’ils évoluent, ils conservent une signification, un sens qui dépasse la durée d’une génération. Ils permettent de ne pas rompre la chaine des générations, ils nous mettent en relation avec ceux qui nous ont précédés. La connaissance des toponymes est un moyen de promouvoir un patromoine linguistique vivant, de surmonter le sentiment de déracinement, celui d’être de nulle part. »

Histoire de la langue régionale d’Alsace, p. 49,  R. Greib, J.-M. Nierdermeyer & F. Schaffner, Editions CRDP Strasbourg et SALDE.

Ragnarök

Le ragnarök, dans la mythologie nordique, désigne ce qui est communément connu sous le terme de « crépuscule des dieux » (ragna rokkr), ou « destin fatal, fin des dieux » (ragna rok). D’après le dictionnaire Mythes & mythologies, de Larousse, « les Germains ne croyaient pas à l’éternité du monde, ni même à celle des dieux » (p.325). Lors du Ragnarök, tous les dieux, les humains, les géants, le loup Fenrir, le grand serpent de Midgard, etc., tous s’entretueront, les mers recouvriront tout, et ce sera la fin de ce monde.

Mais, ce n’est pas la fin de tout, un nouveau monde renaitra ensuite, avec de nouveaux dieux…

Si l’on s’accorde avec Mahmoud Darwich, pour dire que « je suis ma langue. Pas plus, mais pas moins », alors on pose effectivement comme postulat que la langue est un élément fondamental de l’identité. Ce n’est pas le seul, certes, il suffit de parcourir le riche dernier numéro de la revue Land un Sproch – les cahiers du bilinguisme, qui est consacré à l’identité alsacienne, et à ce que signifie « être Alsacien aujourd’hui », pour s’en rendre compte. La maitrise d’une langue commune est néanmoins fondamentale, cela permet de se comprendre, d’échanger, d’exprimer des pensées, des réflexions, de se reconnaître : l’alsacien forme communauté en Alsace. Formait… ?

Or, seuls 3 % des enfants alsaciens parlent encore la langue. Thor a déjà succombé au venin du serpent. Tyr est le dernier à être encore debout. 3 %. La fin est imminente. Les étoiles sont sur le point de s’effondrer, les mers et les fleuves de déborder, pour engloutir et recouvrir les derniers résistants à la «langue» unique… La mondialisation économique, à travers le libéralisme, n’a pour seul objectif que de faire consommer tout le monde la même chose. Et pour avoir envie des mêmes biens matériels, il faut bien qu’on soit tous « identiques », alors chassez-moi ces langues que je ne saurais voir, qui pourraient cacher des différences culturelles, d’autres façons d’entrevoir le monde !

Comment peut-on encore sauver une langue avec si peu de locuteurs ?!? Thierry Kranzer, à l’origine du FILAL, en phase avec des travaux linguistiques sérieux, prétend que c’est encore possible. Il faudrait pour cela un enseignement massif en immersion, et, donc, une volonté politique forte : cette volonté politique n’existe pas ; ou reste encore à susciter ! Peut-être qu’une action populaire radicale apporterait une quelconque inflexion politique… mais la posture révolutionnaire ne participe pas de l’habitus du peuple alsacien…

Il existe nombre d’initiatives au service de la langue régionale. Le festival Summerlied en est une. Il se tient tous les deux ans à Ohlungen, petite commune du nord de l’Alsace. C’est certes un festival musical classique, qui propose un programmation éclectique, avec des artistes variés de renommée nationale et internationale, mais c’est aussi un festival qui cherche à promouvoir, défendre, faire (re)connaître la langue alsacienne. Les artistes alsaciens chantant en langue alsacienne (peu ou prou) sont bien représentés, avec deux journées complètes leur étant particulièrement dévolues. Une variété d’animations et de programmations sont proposés : lectures de textes littéraires alsaciens, contes en alsacien, présence des principaux éditeurs et acteurs culturels du bilinguisme, etc.

Or…

Sur la route vers Ohlungen, en traversant nombre de villages alsaciens, on remarque qu’une grande majorité des panneaux présentent un ruban noir, ou un autocollant revendicatif « Alsace unie », ou encore une sorte d’addendum au nom du village dans lequel on pénètre : « im Elsass », en Alsace ! La conscience de la problématique alsacienne semble bien présente sur le territoire. Et pourtant, quand je produis des énoncés en alsacien à des interlocuteurs que je suis sûr être dialectophones, on me répond trois fois sur quatre en français ! On ne se connaît pas. La langue est définitivement reléguée aux échanges familiaux ! Même au festival, je me suis vu répondre en français…

Le samedi 13 août 2016 était censé être le « Elsässer Daa », d’après le présentateur Pierre Nuss (la journée alsacienne). Robert-Frank Jacobi et René Egles, véritables troubadours de la langue, sont programmés dans l’après-midi. Surement trop confidentiels, ou trop engagés pour le « grand public » plus nombreux du soir. Le soir sont prévus Leopoldine HH, Matskat et les strasbourgeois Weepers circus. Bien que ces derniers soient d’excellents musiciens, le chanteur ne parle pas un mot de la langue, contrairement à Leopoldine, et surtout Matskat, qui nous a fait l’honneur de chanter deux chansons en alsacien.

Deux !

Formidable « elsässer Daa » !

Le poète Yves Rudio a lu quelques-uns de ses textes le même jour sur la Scène Poétique Patrick Peter. Nous n’étions pas très nombreux. Sur les quatre parois de cet espace scénique, des affichettes présentant les grands auteurs de l’espace alsacien, dont Sebastian Brant, né à Strasbourg au XVe siècle, auteur du très célèbre Narrenschiff, best-seller de l’époque humaniste, La nef des fous. Dans « Langue et culture régionale », cahier n°6, Raymond Matzen écrit à propos de l’auteur du Narrenschiff que « s’il condamne avec rigueur tous les défauts des hommes, c’est dans l’espoir de pouvoir les aider à se corriger. Il veut que sa galerie de fous soit un « miroir » dans lequel tout un chacun pourra en partie se reconnaître et, dès lors, s’amender, se redresser. »

Alors que Yves Rudio était en train de déclamer l’un de ses textes nommé « S’Nàrreschìff », dont l’intertextualité est claire, l’affichette de Sebastian Brant s’est subitement détachée, est tombée à terre. À ce moment-là. Justement…

Le poète continua sa lecture sans sourciller.

Hasard ? Présage ?

Peu importe. Fuir ne fait pas partie des possibles. Nous n’avons pas le choix : Terminer le combat entamé, jusqu’au crépuscule, tant que nous y voyons clair, tant que nous entendons clair…

Parler notre langue jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre oreille debout pour la comprendre.

Ùn wer weiss, villicht…

La citation du jour : « Une langue […] c’est un monde »

« Une langue, ce n’est pas seulement un moyen (un véhicule !) de communication, c’est un monde, une représentation du monde, eine Weltanschauung, c’est une esthétique, à entendre aussi au sens premier d’unité de sensations, d’une manière singulière de sentir et d’éprouver. La disparition d’une langue, c’est donc la disparition d’un monde et la fin d’un peuple. Il n’y a plus pour ainsi dire de peuple alsacien, seulement une population. »

Jean-Paul Sorg, postface de : Pierre Klein, Comment peut-on être Alsacien ?, p. 109

« Réforme » de l’orthographe et orthographe alsacienne (ORTHAL)

On a beaucoup parlé de la « réforme de l’orthographe » ce mois de février, en France. Les médias s’en sont emparé, les politiciens également, ainsi que le tout-venant.

En France, l’orthographe a quasi valeur de symbole identitaire, voire de relique, et vouloir y toucher un tant soit peu, relève de l’hérésie pure et simple, du péché suprême. On l’a déjà souvent dit dans ces pages, le mythe (illusoire et trompeur) de la langue unique, unifiante, symbole de l’identité française, est largement partagé par l’ensemble des citoyens de ce pays. Or, presque personne ne fait la distinction entre orthographe, grammaire, système linguistique, langue (écrit et oral) ; presque tout le monde fait l’amalgame entre l’orthographe et la langue française, cette sacro-sainte langue française.

On a donc entendu tout et surtout n’importe quoi au sujet de cette soi-disant réforme. Surtout pour la critiquer négativement, la dénoncer. Touche pas à mon orthographe !

Il se trouve qu’il n’y a pas de réforme de l’orthographe en 2016, mais il y a eu des retouches proposées en 1989 par le Conseil supérieur de la langue française, rectifications « approuvées par l’Académie à l’unanimité le 3 mai 1990 » (Encyclopédie de la grammaire et de l’orthographe, La Pochothèque, p. 607). C’est bien rare, dans l’histoire de l’orthographe française, que des propositions soient admises à l’unanimité. S’en suit un déchainement médiatique, qui pousse l’Académie française, l’année suivante, à ne pas rendre ces modifications obligatoires. Pourtant, « [ces propositions] constituent, pour la plupart, des harmonisations nécessaires de pratiques indécises » (Grammaire méthodique du français, M. Riegel, J.-C. Pellat, R. Rioul, puf, p. 81). Les spécialistes ont cédé face à l’obscurantisme. Pourquoi diable les médias s’emparent-ils à nouveau de ce même sujet, 26 ans plus tard, alors qu’il n’y a strictement rien de neuf sous le soleil ? Ce n’est pas là notre sujet…

Notons simplement que la construction de l’orthographe française et son histoire (depuis la dernière partie du Moyen-Âge) est complexe, « elle obéit à des exigences parfois contradictoires dans leurs principes et sources de difficultés dans la pratique » (Encyclopédie de la grammaire et de l’orthographe, La Pochothèque, p. 601). Les Alsaciens, comme les autres Français, affirment bien haut et fort leur attachement à la langue française, et donc à son orthographe (même si ce raccourci, on l’a vu, n’a pas de sens) ; et en même temps, ils seront les premiers à prétendre que l’alsacien ne s’écrit pas… pour la simple et unique raison que la langue régionale ne leur a jamais été enseignée à l’école. Si ça ne s’enseigne pas, c’est sûrement que ça ne s’écrit pas, parce qu’il n’y a pas de système orthographique normé, ce qui signifie pas de reconnaissance institutionnelle et donc, in fine, pas d’intérêt, voire pas d’existence.

Jetons un coup d’œil du côté de la littérature alsacienne. Eh oui, ça existe : ici encore, comme elle n’a jamais été enseignée et/ou identifiée comme telle, elle a toujours été soit purement et simplement volontairement oubliée, soit ses auteurs ont été estampillés comme auteurs français ou allemands. Or, la plupart ont souvent écrit dans les trois idiomes, le français, l’allemand, l’alsacien. Ernst Stadler, Hans Arp, René Schickelé, André Weckmann, Nathan Katz, etc. Les productions poétiques et théâtrales en langue régionale, notamment, se sont largement répandues et démocratisées au XXe siècle.

Comme aucune institution n’a jamais normé la graphie, n’a jamais fait de la transcription de l’alsacien une orho/graphie (du grec orthos, « droit », « correct », et –graphos, de graphein, « écrire » : c’est-à-dire écrire correctement, selon une norme reconnue par tous), chacun faisait comme il pouvait pour adapter l’alphabet actuel (qui vient du latin, qui dérive du grec, qui dérive du phénicien…) à la transcription des sons de l’alsacien. Exactement comme ce fut le cas pour la langue française du Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle, avant d’être définitivement fixée au XVIIe siècle, avec la création de l’Académie française.

Rien de tel en Alsace. Ah si ! Mieux même ! Deux linguistes et dialectologues, E. Zeidler et D. Crévenat-Werner ont mis au point une système de transcription orthographique, l’ORTHAL, après des années de recherches et d’expérimentations. Ce système, qui comme toute orthographe « nationale » obéit à la fois à un principe phonographique et idéographique, permet à tout alsacophone de transcrire son parler. En effet, rappelons qu’il n’y a pas une langue alsacienne mais un continuum de parlers allant du haut-alémanique au francique-rhénan en passant par le bas-alémanique, avec une intercompréhension générale.

Bref, l’alsacien s’écrit, et il s’écrit même très bien.

Si bien, que personne ne pourra jamais être montré du doigt, ne pourra être stigmatisé, parce qu’il n’écrit pas comme tout le monde, ou pire, parce qu’il n’arrive pas à maitriser ce que les élites lui imposent comme norme, ou pire, parce qu’on tentera de le jeter sur un bucher, s’il cherche à proposer des variantes, aussi réfléchies et pertinentes soient-elles.

Écrire l’alsacien, écrire en alsacien, grâce à l’ORTHAL, c’est, au-delà de la joie de s’exprimer dans sa langue :

  • pratiquer une écriture qui respecte les différences tout en permettant l’intercompréhension, c’est-à-dire l’unité de communauté,
  • favoriser à travers la graphie, la langue, une identité ouverte et plurielle, loin de l’enfermement dans l’un et l’unique, prôné par la République française,
  • assumer pleinement l’union dans la diversité, les valeurs de tolérance et de respect, loin des systèmes coercitifs français pour les ainsi-nommés français.

Alors oui, en toute connaissance de cause, en tant que professeur certifié de français, j’appelle à une véritable et courageuse réforme de l’orthographe française, ainsi qu’à la généralisation de l’écriture de l’alsacien sur l’ensemble de l’aire géographique Alsace-Moselle !

Eini Sprooch

Après avoir passé les fêtes en Alsace, me revoilà en « France ». À chaque fois, le même choc, la même tristesse sonore. – absence de chant – Une seule langue résonne constamment. Le français. Tout le monde ne parle qu’une seule unique langue. Les personnes âgées, les jeunes, les citadins, les ruraux. Aucun code-switching. Quelle monotonie. Comme c’est ennuyeux… ennuyeux à mourir !

 

Ùf’em Lànd, Fàchwerkhiiser,

In d’Ohre, àlle Gebott – noch – Fàrwefrohe Werter, e bunti Sprooch.

Ùn àb ùn züe au e bìssele franzeesch dezüe.

 

Àwer au schon neiji Hiiser. Sie sëhn genau so üs, wie àlli àndri neiji Hiiser

In gànz Frànkri.

Sìnn mìr denn jetzt schon woàndersch ? Oder nìrjeds meh ?

 

« D’Heim », im innere

sieht’s genau so üs. Ohne Fàchwerkhiiser…

Àwer.

Àlli redde nùmme noch die eini,

einzige,

Sprooch.

 

Wie trürig.

Wie làngweilig.

So làngweilig…

Todeslàngweilig !

Ùn wàs jetzt ? – « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »*

* Samuel Beckett, En attendant Godot.

« Quant  à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952, à propos de En attendant Godot.

Il y a quelques dizaines de milliers d’années, plusieurs espèces d’hominidés existaient sur cette planète, jusqu’à ce que ne persiste plus que Cro-Magnon. Toutes « les populations actuelles appartiennent à une seule et même espèce : Homo Sapiens. » (Pascal Picq, Au commencement était l’homme, p. 175) Mais il s’agit là d’une situation très récente dans l’histoire de l’humanité. « La terre des hommes a toujours été marquée par la diversité des populations et des cultures. Ce n’est pas une population d’une espèce qui supplante les autres, mais des populations africaines qui contribuent plus que les autres au génome de notre espèce actuelle. […] Mais, quelle que soit la population actuelle, aucune ne s’enracine sur une lignée isolée, fiction parfois terrifiante d’une pensée originelle. » (ibid. p. 200) Il n’y a pas d’unicité, d’unique, de simple, de simplicité. L’existence est variété et complexité. La vie tout entière sur cette planète est variété. Il suffit d’ouvrir une encyclopédie de la nature pour s’en rendre compte (si toutefois la vie moderne nous aurait trop éloignés de ce qu’est la terre sans l’homme, sous le bitume) Ainsi en est-il de même de l’être humain.

Ce petit passage par la paléoanthropologie, ce voyage éclair dans notre passé, est sans prétention. Il s’agit simplement de prendre du recul, pour remettre les choses à leur place, pour nous remettre à notre place. Pour relativiser.

Se décentrer.

Des hommes tuent aveuglément au nom d’un dieu. Ne nous aveuglons pas, nous savons très bien, pour peu que nous scrutions intelligemment les bonnes sources, les bonnes réflexions, les bonnes études, que seule la misère sociale, la détresse sont le terreau de l’extrémisme – quel qu’il soit -, et peut-être aussi quelque chose de plus terrible, qui a trait à l’essence même de l’espèce humaine, qui lui est intrinsèque… On a exterminé une grande majorité des peuples d’Amérique du sud au nom de dieu, brulé des milliers de femmes pour sorcellerie, au nom de dieu, cherché à empêcher tout pluralisme et toute voix discordante (guerres de religion en France, luttes musulmanes intestines, etc.) au nom de dieu, on a isolé, enfermé, emprisonné, tué des palestiniens, des kurdes, à cause de la différence… La barbarie n’est pas une nouveauté, au sein de l’humanité. Les français font semblant de la (re)découvrir, car ils se croyaient à l’abri, depuis quelques décennies…

On peut comprendre le besoin de croyance, de transcendance, même s’il faut constater que cela n’apporte aucune réponse profonde au besoin de compréhension de la condition humaine. Au mieux, il offre un simple paravent, qui ne résout rien, ne donne aucune explication à cette absurdité. Il faut néanmoins reconnaitre que la croyance n’a jamais été qu’un prétexte à toute barbarie, quelle qu’elle soit, pour cacher des motivations plus prosaïques, la soif de domination : soumettre indéfiniment l’autre à sa volonté et réduire la pluralité, la complexité de la vie, sources d’angoisse, afin d’apaiser la pensée, en butée contre le multiple, le divers, le dissemblable.

La tentation, donc, pourrait être grande, dans le contexte actuel : à quoi bon se battre pour une langue parlée par quelques milliers de misérables humains, quand les conflits, plus que jamais, se mondialisent. La pollution galopante et toutes ses conséquences humanitaires, sociales, géopolitiques,… est un enjeu planétaire majeur. La capacité technologique d’anéantissement de la planète en un temps record est devenue réelle. La liberté de pensée, aux temps du néocapitalisme libéral généralisé, mondialisé, est plus que jamais menacée (La croissance est érigée en doctrine absolue, les temples de la consommation remplacent d’autres lieux de culte plus anciens. Quiconque cherche à faire entendre une autre voix est taxé d’hérétique.). Ou, si l’on reste le nez dans le guidon, sans lever la tête, sans lever les yeux : à quoi bon défendre quelques alsacophones, alors que le terrorisme tue des innocents partout dans le monde, cherchant à nous mettre sur un pied d’égalité, tout en augmentant nos tensions internes.

« Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’ennemi. Il n’y a pas de barbare. il n’y a pas de peuple élu. Seulement des humains. De simples êtres humains. Lundi 16 novembre 2015, j’ai dû annoncer à mes élèves de sixième que toutes les sorties scolaires étaient annulées, interdites jusqu’au 22. Nous avions justement prévu d’assister à un spectacle-relecture de Alice au pays des merveilles. Fi des merveilles. Je n’ose décrire la déception lue dans leurs yeux, sur leurs lèvres, à l’annonce de cette annulation. Traumatisés pendant tout le weekend, déstabilisés, fragilisés, l’Éducation Nationale propose, à ces jeunes de 11 ans, en guise d’accompagnement, de les priver purement et simplement de sortie culturelle – de les priver d’expression artistique, mode d’expression à travers lequel l’être humain questionne le monde, l’univers, l’existence, depuis des milliers d’années. « L’art paléolithique est l’art le plus ancien qui soit parvenu jusqu’à nous. On a situé ses premières œuvres au paléolithique supérieur, il y a 40000 ans. » (L’art des grottes, Editions Scala). Quelle réponse fut proposée au besoin de compréhension, de questionnement de ces jeunes terrassés par l’horrible découverte de son prochain : l’absence de réflexion, de recul. Ne pense pas, et tu ne seras pas angoissé… Quelle gageure… Quelle sinistre farce.

L’art, la culture, le langage, la langue, pour questionner le monde.

Les armes, pour en proposer un seul aspect, le réduire à un seul point de vue.

Mon choix est fait. Je ne suis pas en guerre. « En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’autre issue, pas de différence à exterminer, pas de mal à extirper. Connaitre, comprendre et accepter les diversités originelles, connaitre, comprendre et accepter les diversités présentes, bien que nous soyons tous de la même espèce, connaitre, comprendre et accepter les points communs, les différences, les divergences.

L’unité dans la diversité. C’est notre condition. Nous sommes condamnés à accepter notre complexité et à la penser, ou à nous laisser nous auto-détruire, sans rien dire, ou en y participant…

Après une période de doutes sévères, voire de désespoir quant à l’entreprise de ce blog, à son existence et ses motivations, la raison s’est à nouveau accouplée au cœur, et l’esprit dégagé d’une brume néfaste : oui, il a raison d’être. Défendre la langue alsacienne, le bilinguisme généralisé pour un territoire qui le pratique depuis des siècles (Alsace-Moselle), qui se trouve à la frontière de plusieurs entités administratives, qui est passerelle entre cultures, c’est réaffirmer plus que jamais le besoin d’une société qui envisage la complexité et la diversité en son sein, autrement dit qui reconnaisse une part de l’humanité pour ce qu’elle est, sans chercher à la réduire à une vision uniciste, restrictive, exclusive et excluante.

Ich redt elsassisch. Je parle français. Ich rede deutsch. اتكلم العربية. Jeg snakker norsk. Parlo italiano…

Nous sommes humains. Wir sind Menschen… Mìr sìnn Mensche.

« – Allons-nous-en.

– On ne peut pas.

– Pourquoi ?

– On attend Godot. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot)