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Testament électronique

Dìs wär’s…

La langue de communication en Alsace a été l’allemand (dans ses variantes dialectales), depuis belle lurette. A été.

Après avoir fait partie pendant plusieurs siècles du Saint Empire Romain Germanique (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation), l’Alsace passe au royaume de France au XVIIe siècle, mais garde quand même grosso modo ses particularités linguistiques jusqu’à la fin du XIXe siècle. Puis commence le va-et-vient entre la France et l’Allemagne. Allemande de 1870 à 1918 ; française de 1918 à 1940 ; allemande de 1940 à 1945 ; française depuis 1945. À chaque fois, à partir de 1870, cela entraina systématiquement des changements plus ou moins violents de langue officielle. À savoir quand même, là où les allemands toléraient par exemple l’usage du français pour les communes francophones d’Alsace, les français ne firent jamais preuve d’une telle tolérance pour toutes les autres communes non-francophones ! Au cours du chaotique XIXe siècle, les différentes variantes de l’allemand continuèrent néanmoins à rester langue de communication. Et puis arriva le traumatisme du nazisme, la mise au pas nazie, l’incorporation de force (les Malgré-nous), l’épuration , et la « répression » de l’État français par la suite : tout ce qui était systématiquement associé à l’« ennemi » était systématiquement dévalorisé et combattu, à commencer par la langue. La culpabilité prit naissance, « c’est chic de parler français », et on commença de ne plus transmettre la langue dans la deuxième partie du XXe siècle. C’est un résumé un peu simplificateur, forcément. Pour approfondir le sujet, consulter l’excellent ouvrage collectif : Histoire de la langue d’Alsace, que l’on peut trouver auprès des co-éditeurs, le réseau CANOPE de Strasbourg, ex-CRDP (espace de documentation et de ressource de l’Éducation Nationale, bien connu des enseignants), ou la maison d’édition La salde.

« Durant la décennie 1945-1955, 90% de la population était constituée de germanophones natifs, 15% de bilingues à dominante germanophone et 10% de francophones natifs. » (ibid. p.174). Alors qu’en 1946 « 91% des Alsaciens parlent le dialecte » (ibid. p. 192), en 1979 ils ne sont déjà plus que 75%. D’après l’OLCA (Office pour la Langue et la Culture d’Alsace – Elsassisches Sprochàmt), en 2012 il n’y a guère plus que 43% de personnes qui se déclarent dialectophones, et, surtout, ils ne seraient que 3% chez les 3-17 ans !

3% !

Dans une thèse de 1995 sur « la pratique du dialecte alsacien et l’identité culturelle chez l’adolescent« , François Rosenblatt conclut de façon suivante : « pour les nouvelles générations on ne peut plus parler de diglossie alsacienne » (revue Land un Sproch n° 200, décembre 2016).  Par « diglossie », on entend globalement une situation linguistique pour une communauté donnée dans laquelle deux langues sont utilisées, l’une étant plus valorisée que l’autre. C’est le cas du bilinguisme en Alsace à l’heure actuelle (pour les dialectophones) : l’alsacien pour la maison, l’intime, et le français pour l’extérieur, le public, le français étant largement survalorisé.

Encore faut-il se trouver dans une situation de bilinguisme pour pouvoir parler de diglossie… Or : 3%. À l’heure actuelle, il ne s’agit donc plus tellement de défendre le bilinguisme, mais peut-être davantage de le … relancer, redévelopper ! Dans le numéro 200 de la revue Land un Sproch, Jean-Marie Woehrling fait des constats amers : « Les richesses de Land un Sproch n’ont irrigué qu’un tout petit public et n’ont jamais su trouver l’audience méritée. […] Mais, c’est aussi, la léthargie intellectuelle de notre région, son incapacité de jeter un regard décomplexé sur la situation particulière de ce territoire, le conformisme franchouillard, qui ont rendu inaudible le message de la revue. » (p.9). Cette revue est l’outil de communication de l’excellente association « Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle« . Cette association historique rassemble des intellectuels qui sont au sommet du combat pour la défense de la langue et des particularités alsaciennes, association dont les différents membres et contributeurs publient régulièrement des ouvrages essentiels, interpellent les politiques de façon constructive, organisent des colloques, etc.

Mais leurs idées, fondamentalement progressistes, n’ont jamais trouvé écho au sein de la population alsacienne… L’Alsace rurale, celle où le dialecte est encore le plus vivace, place le FN en tête au premier tour des élections présidentielles de 2017. Être replié sur soi ne mène jamais qu’à… l’autodestruction. Ainsi soit-il.

Toutes les initiatives actuelles (largement relayées dans ces pages ces derniers temps) vont dans le bon sens : crèches en immersion, colonies dialectophones, créations artistiques en langue dialectale, enseignement bilingue, propositions politiques, etc. Mais si elles ne sont pas relayées, encouragées et soutenues par l’administration et, surtout, les médias (ainsi le veut notre époque), elles ne réussiront pas à se développer réellement, et surtout ne réussiront pas à prendre pied dans les mentalités, à gagner concrètement la population.

Constats amers.

Je laisse le combat à ceux qui sont sur place, à ceux qui sont compétents, en me contentant de leur donner visibilité.

Les contributions de ce blog n’apportent rien à l’amélioration de la situation linguistique. Elles ne font que se perdre dans l’océan sans fin des innombrables bouteilles à la mer, ses consœurs de misère, jetées sur la toile d’un clic de souris rapide et inconséquent.

Et si je croise mon semblable… dànn wìrd weder àlles guet – fuer e Paar Minüte – solàng mìr mìtnànder redde…*

 

  • Traduction : « … alors tout ira à nouveau bien – pour quelques minutes – le temps de parler ensemble… »

Ragnarök

Le ragnarök, dans la mythologie nordique, désigne ce qui est communément connu sous le terme de « crépuscule des dieux » (ragna rokkr), ou « destin fatal, fin des dieux » (ragna rok). D’après le dictionnaire Mythes & mythologies, de Larousse, « les Germains ne croyaient pas à l’éternité du monde, ni même à celle des dieux » (p.325). Lors du Ragnarök, tous les dieux, les humains, les géants, le loup Fenrir, le grand serpent de Midgard, etc., tous s’entretueront, les mers recouvriront tout, et ce sera la fin de ce monde.

Mais, ce n’est pas la fin de tout, un nouveau monde renaitra ensuite, avec de nouveaux dieux…

Si l’on s’accorde avec Mahmoud Darwich, pour dire que « je suis ma langue. Pas plus, mais pas moins », alors on pose effectivement comme postulat que la langue est un élément fondamental de l’identité. Ce n’est pas le seul, certes, il suffit de parcourir le riche dernier numéro de la revue Land un Sproch – les cahiers du bilinguisme, qui est consacré à l’identité alsacienne, et à ce que signifie « être Alsacien aujourd’hui », pour s’en rendre compte. La maitrise d’une langue commune est néanmoins fondamentale, cela permet de se comprendre, d’échanger, d’exprimer des pensées, des réflexions, de se reconnaître : l’alsacien forme communauté en Alsace. Formait… ?

Or, seuls 3 % des enfants alsaciens parlent encore la langue. Thor a déjà succombé au venin du serpent. Tyr est le dernier à être encore debout. 3 %. La fin est imminente. Les étoiles sont sur le point de s’effondrer, les mers et les fleuves de déborder, pour engloutir et recouvrir les derniers résistants à la «langue» unique… La mondialisation économique, à travers le libéralisme, n’a pour seul objectif que de faire consommer tout le monde la même chose. Et pour avoir envie des mêmes biens matériels, il faut bien qu’on soit tous « identiques », alors chassez-moi ces langues que je ne saurais voir, qui pourraient cacher des différences culturelles, d’autres façons d’entrevoir le monde !

Comment peut-on encore sauver une langue avec si peu de locuteurs ?!? Thierry Kranzer, à l’origine du FILAL, en phase avec des travaux linguistiques sérieux, prétend que c’est encore possible. Il faudrait pour cela un enseignement massif en immersion, et, donc, une volonté politique forte : cette volonté politique n’existe pas ; ou reste encore à susciter ! Peut-être qu’une action populaire radicale apporterait une quelconque inflexion politique… mais la posture révolutionnaire ne participe pas de l’habitus du peuple alsacien…

Il existe nombre d’initiatives au service de la langue régionale. Le festival Summerlied en est une. Il se tient tous les deux ans à Ohlungen, petite commune du nord de l’Alsace. C’est certes un festival musical classique, qui propose un programmation éclectique, avec des artistes variés de renommée nationale et internationale, mais c’est aussi un festival qui cherche à promouvoir, défendre, faire (re)connaître la langue alsacienne. Les artistes alsaciens chantant en langue alsacienne (peu ou prou) sont bien représentés, avec deux journées complètes leur étant particulièrement dévolues. Une variété d’animations et de programmations sont proposés : lectures de textes littéraires alsaciens, contes en alsacien, présence des principaux éditeurs et acteurs culturels du bilinguisme, etc.

Or…

Sur la route vers Ohlungen, en traversant nombre de villages alsaciens, on remarque qu’une grande majorité des panneaux présentent un ruban noir, ou un autocollant revendicatif « Alsace unie », ou encore une sorte d’addendum au nom du village dans lequel on pénètre : « im Elsass », en Alsace ! La conscience de la problématique alsacienne semble bien présente sur le territoire. Et pourtant, quand je produis des énoncés en alsacien à des interlocuteurs que je suis sûr être dialectophones, on me répond trois fois sur quatre en français ! On ne se connaît pas. La langue est définitivement reléguée aux échanges familiaux ! Même au festival, je me suis vu répondre en français…

Le samedi 13 août 2016 était censé être le « Elsässer Daa », d’après le présentateur Pierre Nuss (la journée alsacienne). Robert-Frank Jacobi et René Egles, véritables troubadours de la langue, sont programmés dans l’après-midi. Surement trop confidentiels, ou trop engagés pour le « grand public » plus nombreux du soir. Le soir sont prévus Leopoldine HH, Matskat et les strasbourgeois Weepers circus. Bien que ces derniers soient d’excellents musiciens, le chanteur ne parle pas un mot de la langue, contrairement à Leopoldine, et surtout Matskat, qui nous a fait l’honneur de chanter deux chansons en alsacien.

Deux !

Formidable « elsässer Daa » !

Le poète Yves Rudio a lu quelques-uns de ses textes le même jour sur la Scène Poétique Patrick Peter. Nous n’étions pas très nombreux. Sur les quatre parois de cet espace scénique, des affichettes présentant les grands auteurs de l’espace alsacien, dont Sebastian Brant, né à Strasbourg au XVe siècle, auteur du très célèbre Narrenschiff, best-seller de l’époque humaniste, La nef des fous. Dans « Langue et culture régionale », cahier n°6, Raymond Matzen écrit à propos de l’auteur du Narrenschiff que « s’il condamne avec rigueur tous les défauts des hommes, c’est dans l’espoir de pouvoir les aider à se corriger. Il veut que sa galerie de fous soit un « miroir » dans lequel tout un chacun pourra en partie se reconnaître et, dès lors, s’amender, se redresser. »

Alors que Yves Rudio était en train de déclamer l’un de ses textes nommé « S’Nàrreschìff », dont l’intertextualité est claire, l’affichette de Sebastian Brant s’est subitement détachée, est tombée à terre. À ce moment-là. Justement…

Le poète continua sa lecture sans sourciller.

Hasard ? Présage ?

Peu importe. Fuir ne fait pas partie des possibles. Nous n’avons pas le choix : Terminer le combat entamé, jusqu’au crépuscule, tant que nous y voyons clair, tant que nous entendons clair…

Parler notre langue jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre oreille debout pour la comprendre.

Ùn wer weiss, villicht…

La citation du jour : Aliénation…

« L’aliénation, c’est le « devenir-autre » par inconscience de soi, par la précipitation à emplir cette béance de l’être qui ne sait, qui ne peut se choisir lui-même, en endossant une apparence, voire une identité – un uniforme ! – en définitive extérieurs à soi, étrangers. Un tel comportement est si fréquent en Alsace ! »

Marc Chaudeur, Le valet noir, Éditions Allewil Verlag, p. 109.

 

Chronique vagabonde : « Comment peut-on être Alsacien ? »

Pierre Klein, Comment peut-on être Alsacien, 2012, éd. Salde (cf. page « Pour découvrir : Arts/Culture(s)« )

Ce petit dialogue incomplet avec cet ouvrage tentera de présenter, très partiellement, la pensée de Pierre Klein, un courant de pensée, qui est certainement le plus dynamique, riche, ouvert et efficient que l’on puisse trouver à l’heure actuelle sur la problématique alsacienne, bien sûr, mais bien plus encore, sur une perception beaucoup plus vaste de la démocratie et du vivre-ensemble. Que vous soyez alsacien, ou pas, on espère que ces quelques lignes vous encourageront à vous confronter personnellement au texte de Pierre Klein. La situation actuelle de l’Alsace lui permet de proposer un véritable projet de refondation de la société française, une autre façon d’envisager la collectivité, le collectif, redynamisant la notion de « contrat social » du siècle des Lumières… Au-delà, ou plutôt à travers, la problématique alsacienne, on se questionne fortement sur l’état des communautés de vie pratiquées par l’espèce humaine au niveau de la planète. La postface de Jean-Paul Sorg n’aspire guère à l’optimisme… L’Alsace, une utopie mort-née ?

Pierre Klein pose d’emblée, clairement, son propos, vu le sous-titre : « Essai su l’identité française ». Il ne s’agit pas de penser le fait alsacien en soi, d’en dégager une quelconque essence qui justifierait un repli identitaire. Bien au contraire, l’alsacianité n’a de sens qu’envisagée dans une dynamique prenant en compte la complexité de la situation actuelle de l’Alsace, des Alsaciens, des langues pratiquées sur un certain territoire [synchronie], ainsi que l’histoire multi-séculaire d’une réalité géopolitique – « politique » étant ici envisagé dans son acception originelle, étymologique, « vie de la cité » [diachronie].

Au-delà du fait alsacien, l’auteur propose une autre vision de la France, basée sur deux concepts forts : le post-nationalisme et l’union dans la diversité. Pour ce faire, il fonde son raisonnement sur une logique que l’on pourrait qualifier de dichotomique, qui va permettre de briser et surtout surmonter toute vision manichéenne et/ou réductrice et/ou fausse de la problématique alsacienne au sein du territoire français.

En accordant une importance fondamentale à la précision du vocabulaire et de son emploi, il explicite des glissements de sens qui semblent faire état de nuances infimes, mais qui en fait correspondent à des réalités très différentes. Ainsi, les rhétoriques égalitaire et démocratique en vogue en France depuis la Révolution peuvent en soi être source d’inégalités de droit flagrantes. « La tradition républicaine française, qui appelle au sacrifice de la différence, repose sur l’uniformité linguistique et culturelle et les schémas de cette « pensée unique » sont, aujourd’hui, bien ancrés dans les consciences des Français, et quiconque s’inscrit en faux est immédiatement suspecté de menées antinationales et d’indépendantisme. La remettre en question, c’est vouloir détruire la France, c’est être politiquement incorrect. Et c’est sur ce mur de la pensée unique que se heurtent tous ceux qui en France ont une autre conception des choses et qui parlent d’une nouvelle citoyenneté intégrant à l’élément français, les dimensions régionale et européenne. A vrai dire, c’est un choix entre la modernité et le conservatisme, entre le progrès et la réaction, entre l’universel et l’uniforme et entre l’humanisme et le nationalisme. » (p. 91) « La question centrale n’est pas celle du passage d’un État-nation à un État multinational, mais celle de la reconnaissance par l’État de la nation dans toutes ses cultures, celle non pas de la reconnaissance de minorités, de communautés linguistiques en tant que telles, mais celle de la reconnaissance et de la promotion des langues et des cultures dites régionales et minoritaires, c’est-à-dire du bilinguisme, du plurilinguisme et du pluriculturalisme, celle enfin qui veut que la culture majoritaire ou dominante ne tienne plus lieu de seul ciment de la nation. » (p. 20)

En effet, toute expression de particularités locales (notamment linguistiques) ont été systématiquement combattues (administrativement…) depuis 1945. « Devoir devenir autres tout en voulant rester nous-mêmes, voilà tout notre drame existentiel. Comment, maintenant, intégrer ce qui nous est propre à ce que nous partageons avec l’ensemble des français ? Comment créer les conditions d’une union dans la diversité au sein d’un pays qui s’interdit en fait de reconnaitre toute différence au nom d’un universalisme qui ressemble fort à un communautarisme ? » (p. 41) Et pourtant, « l’histoire, avec ses continuités et ses ruptures, a donné aux Alsaciens l’occasion de positiver une expérience particulière, d’embrasser deux grandes cultures, de faire de l’apprentissage de branchements divers, de maitriser plusieurs langues, de tirer profit de leur situation géographique, de se forger une identité face à deux identités nationales, elles-mêmes en construction, d’opérer des synthèses et des métamorphoses heureuses. » (p. 51) Cependant, la réalité n’est pas idyllique, et vouloir être reconnu coute que coute comme français n’est pas sans créer un problème mal identifié, relevant presque d’une situation de paranoïa. « La mise en place dans les consciences d’une image mythique, figée et stéréotypée de l’Alsace a contribué à faire naitre un certain conservatisme, une certaine surenchère patriotique et un enfermement dans le politiquement correct, toute critique à l’égard de la France étant intolérable, comme elle a contribué à une certaine illisibilité de l’identité alsacienne par survalorisation de la part française au détriment des parts allemandes et proprement alsaciennes occultées, néantisées ou confinées dans le folklore. » (p. 52) Il faut donc apprendre à gérer la complexité. Comment concevoir l’identité alors, pour fonder une nouvelle politique ? « L’identité résulte de l’interaction entre soi et l’autre. Il n’y a pas d’identité sans altérité, sans différence et sans appartenance. […] L’identité n’est pas innée, elle est acquise, construite. » (p. 61) « L’insécurité et le doute s’installent lorsque l’individu a perdu son identité ou parce que celle-ci n’est pas reconnue ou parce qu’il n’est pas ce que les autres attendent qu’il soit. Pour sortir de cette situation, il doit s’adapter et rechercher l’approbation et la reconnaissance de son identité par les autres. Chacun se pose la question de savoir qui il est et comment les autres le perçoivent et chacun est en droit d’avoir les moyens pour y répondre afin de pouvoir devenir ce qu’il veut devenir. Toute crise relève de la normalité. C’est lorsque l’on ne sait pas ou ne peut pas se donner les moyens d’en sortir que l’anormalité se fixe. » (p. 63) La mémoire, l’histoire, savoir se situer dans un récit historique, pour comprendre le présent, se comprendre, est essentiel. « La lutte contre l’amnésie est une lutte pour la survie, parce qu’elle est une lutte contre la domination, la négation et la néantisation, en même temps qu’une exigence des droits de l’homme. Le déraciné, c’est celui qui est privé de ce lien social et de cette mémoire. L’intégration ne doit pas être un reniement, ni un arrachement. Elle doit faire naitre un attachement. » (p.67)

Ces réflexions traitent bien-sûr de l’alsacianité, mais l’Alsace n’est pas une ile perdue au fond d’un océan, inconnue et inexplorée. Elle fait partie de la France, au centre de l’Europe de l’ouest, à la croisée de plusieurs pays, au carrefour de grandes voies de commerce et d’échanges internationaux. Cet ouvrage mène ainsi vers une nouvelle perception du vivre-ensemble, vers une redéfinition de la réalité d’un « pays » ; vers une réflexion globale sur l’organisation politique d’un pays. « Le libéralisme conduit à la privatisation des existences et le communautarisme à la massification. Les deux principes se rejoignent en ce qu’ils induisent des politiques qui ont pour seul but la satisfaction d’intérêts particularistes, de l’individu pour le premier et de la communauté pour le second, au détriment de l’altérité et de la solidarité. L’individualisme n’est pas l’opposé du communautarisme. L’un et l’autre participent de la même démarche : le second tend à satisfaire au niveau du groupe l’égocentrisme qui caractérise le premier au niveau de l’individu. L’un et l’autre conduisent à l’hypertrophie de l’ego. Il s’agit de sortir de l’individualisme et du communautarisme, du libéralisme et du républicanisme. Le fondement de la démocratie ne doit plus être l’intérêt particulariste, qu’il soit individuel ou collectif, mais l’interaction entre les intérêts particuliers. » (p. 76) « De même, le principe de l’égalité doit s’établir autour de l’égal respect et de l’égale reconnaissance de tous. […] La reconnaissance est indispensable à l’épanouissement et à la formation de l’identité collective. Elle est un espace de respiration laissé à l’expression des diversités. Elle alimente la quête identitaire. Le déni de reconnaissance conduit au repli, au renoncement, à l’instabilité et à l’insécurité identitaires. » (p. 78)

Ce projet global de refondation de la société n’est pas sans rappeler les courants dits altermondialistes traversant notre époque qui, pour contrer un nivellement, une uniformisation appauvrissante de l’espèce humaine, et destructrice de l’environnement et des espèces vivantes, propose de repenser nos modes de vie, nos fonctionnements, nos relations, au niveau local : autrement dit, de les repenser à taille humaine. Internet, par exemple, est le dernier outil technologique, le plus récent, qui donne l’illusion que l’on peut être en interaction, que l’on peut communiquer avec n’importe quel être humain sur la planète, avec tous les êtres humains, donc. Folie des grandeurs. Mégalomanie propre à l’homme qui ne peut s’empêcher de vouloir égaler « dieu », l’idée de « dieu ». Si l’on veut  absolument être en lien avec une quelconque transcendance, alors faisons-le à notre niveau, et suivons les poètes : au début était le verbe ! Parlons, échangeons, communiquons. Avec notre entourage quotidien. Les interactions en face à face sont le ciment, l’essence de toute socialisation. Quelle que soit la langue utilisée, les langues utilisées. Défendre l’Alsace, sa langue, sa culture, son identité, c’est donc défendre un monde dans lequel les différences ne s’opposent pas. « La différence propre ne saurait être posée sans que soit posée la différence de l’autre, sans que soit prise en compte la nécessaire rencontre avec l’autre. Une culture de la seule différence, pour impossible qu’elle soit, serait des plus dangereuse, parce qu’elle ouvrirait la porte à tous les excès, à toutes les exclusions. Dire sa différence, c’est souvent penser l’Autre comme inférieur. Il n’y a donc que la culture de l’altérité qui soit possible et acceptable. Vouloir tout faire pour valoriser l’altérité, c’est vouloir se valoriser soi-même : une culture de l’altérité, qui parce qu’elle ouvre à la reconnaissance et au respect de l’autre, s’inscrit dans le principe de l’union dans la diversité. » (p. 79) Autrement dit, à partir de la notion fondamentale de post-nationalisme, chère à Pierre Klein, « la nation européenne, s’il doit y avoir une nation européenne, l’identité régionale, si l’identité régionale doit survivre, ne seront ethniques ni l’une, ni l’autre : elles seront le résultat d’une volonté, d’une conscience et du droit, c’est-à-dire qu’elles seront contractuelles, le fruit d’une adhésion. En conséquence, il conviendra de relativiser l’ethnicité de nos nations. » (p.81)

Et l’Alsace ? « L’Alsace est bien plus une idée, eine Lehre vom Geist, qu’une terre et qu’une langue. L’identité alsacienne est inscrite dans l’esprit et non dans des considérations raciales ou ethniques. […] Si l’Alsace voulait se concevoir comme une minorité, elle devrait le faire comme étant, à la fois, une minorité dans l’espace linguistique et culturel francophone et une minorité dans l’espace linguistique et culturel germanophone. Les apports de l’un et de l’autre y sont trop anciens, trop constituants, et trop prégnants pour qu’il puisse en être autrement. En ce sens, l’Alsace est un cas d’espèce dans le concept de minorité. Elle veut être double pour pouvoir être elle-même, une et tout à fait diverse et baroque. C’est la condition alsacienne, une condition à la fois vécue, subie et posée. » (p. 86)

« Être Alsacien, c’est l’exigence et c’est la condition de ceux qui tirent des leçons de leur histoire, qui refusent de reproduire toute forme de nationalisme et d’ostracisme, dont ils ont été victimes, qui veulent vivre et promouvoir une culture bilingue enracinée et ouverte, particulière et universelle, qui adhèrent au concept de « l’alsacianité de l’esprit » [développé et promu à l’origine par Ernst Stadler et René Schickele] et qui en expriment, avec une ardente obligation, les exigences. » (p. 87)

Mìr sìnn e Volk !

Mìr sìnn e Volk !*

Le premier ministre de la France, M. Valls, déclarait le mardi 14 octobre 2014, à l’Assemblée nationale, en réponse à une question d’un parlementaire alsacien, qu’« il n’y a pas un peuple alsacien. Il n’y a qu’un seul peuple français. » Il fut à ce moment encouragé par la majorité des élus présents dans l’hémicycle par un applaudissement de soutien à cette défense forte d’une France dite républicaine, « une et indivisible ».

Cette phrase provoqua des réactions vives en Alsace, mais passa, me semble-t-il, inaperçue dans le reste du pays.

Une majorité de Français, comme les parlementaires, comme M. Valls, ne voient dans l’Alsace rien d’autre qu’une entité administrative supplémentaire, comme toutes les autres régions de France. Fi des particularités culturelles, historiques, géopolitiques et surtout linguistiques. Vouloir défendre ces particularités relève donc pour tous ces gens d’un repli identitaire : une fois de plus, on simplifie les réalités d’un territoire, d’où en découle une stigmatisation des habitants d’une partie de ce territoire.

Les Alsaciens, quant à eux, qu’il y ait réflexion sur la notion de « peuple » ou pas, virent dans ces propos un marqueur supplémentaire de mépris, de rejet, de stigmatisation, se voyant une fois de plus refuser une identité vécue, de l’intérieur, au quotidien, celle d’Alsacien-français. Non, pas possible. Dans cette France-là, on est français, et rien d’autre ! On parle français, et rien d’autre ! On fait partie du peuple français, et rien d’autre !

La simplification, l’unicité et le manichéisme peuvent être de réels dangers, si on n’y prend garde. Pourquoi l’unité dans la diversité ne serait-elle pas possible ? Que craignent donc ces Français qui prônent haut et fort cet étendard guerrier, « une et indivisible », chaque fois qu’ils se retrouvent confrontés à l’autre ? L’altérité leur fait donc tant peur ? Se sentent-ils incapable de cohabiter avec elle ? Alors que les Alsaciens se déclarent français depuis deux siècles, il serait peut-être temps que les Français acceptent d’être des Alsaciens, aussi, un peu…

Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) propose les définitions suivantes pour le mot « peuple » :

  • A. − 1. Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes.

  • 2. P. ext. Ensemble de personnes qui, n’habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d’appartenir à une même communauté.

  • B. − 2. a) Ensemble des individus constituant une nation (v. ce mot B 2), vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

  • 3. [Le peuple institutionnalisé et doté d’une physionomie juridique] Ensemble des citoyens d’un pays qui exercent le droit de vote pour désigner leurs gouvernants.

  • C. − 1. Le peuple. L’ensemble des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes socialement, économiquement et culturellement de la société.

M. Valls a de toute évidence répondu en politicien, ne faisant clairement référence qu’au sens B du mot. Le député à l’origine de cette réponse a semble-t-il moins posé sa question comme homme politique que comme homme (entendons être humain et non pas être sexué) en se référant au sens A du terme. Vu les expressions de visage et les réactions des parlementaires ce jour-là, j’en soupçonne quelques-uns d’avoir également eu comme implicite le sens C…

Si l’on prend en compte les choses simples de la vie d’un humain, ses préoccupations quotidiennes, qu’elles soient d’ordre alimentaires ou existentielles, ses représentations, ses perceptions, son vécu du quotidien, de l’ici, du maintenant, il est clair que selon la définition A, le peuple alsacien existe. Et cela n’a rien de politique, M. Valls, vous n’avez pas à craindre pour votre France. Ce n’est pas une revendication politique. C’est une donnée sociologique.

Mìr sìnn e Volk !

* Nous sommes un peuple ! : pour ceux qui sont trop jeunes, ou ne maitriseraient pas l’allemand, j’ai emprunté ce titre (modifié et adapté) aux habitants de Leipzig qui, les premiers, ont scandé ce slogan dans les rues, les lundis, en 1989 : « Wir sind das Volk ! ».

Conseil culturel d’Alsace

Voici une initiative intéressante de l’ICA (Initiative Citoyenne Alsacienne 2010). Puisque la création de la super région semble devenue inévitable, il est peut-être trop tôt pour baisser les bras et laisser faire. Cette demande de création d’un Conseil culturel d’Alsace pourrait être un moyen de préserver les particularités culturelles, et notamment le bilinguisme…

Pour lire cet appel : Conseil culturel d’Alsace – ICA 2010

Chronique vagabonde : Die Gedanken sind frei, Tomi Ungerer

Die Gedanken sind frei ¹, de Tomi Ungerer, est une version en langue allemande de Á la guerre comme à la guerre. Dessins et souvenirs d’enfance. Il en a également rédigé une version anglaise pour les Etats-Unis. À travers un récit qui mêle dessins personnels, documents d’époque et souvenirs, l’auteur donne à voir une partie de sa vie d’enfant en Alsace, dans une période trouble et bien spécifique, l’occupation nazie de 1940 à 1945. Une façon d’allier un parcours personnel à l’Histoire, à mi-chemin entre le récit de vie et la chronique, ces mémoires passent du texte à l’image, tout comme Tomi Ungerer et les Alsaciens ayant vécu à cette époque passèrent du français à l’allemand, de l’allemand au français…

Les documents, textes et dessins de Tomi Ungerer se complètent, se font écho, s’enrichissent mutuellement, dialoguent ensemble. Volontairement. La langue nationale apportée en Alsace a en revanche toujours été imposée, par la force, comme le rappelle au passage l’auteur de cet ouvrage. En 1940, ce fut l’allemand. En 1945, ce fut le français. En 1940, toute présence, trace, utilisation de la langue française fut sévèrement réprimée. En 1945, même rengaine, mais pour l’alsacien cette fois-ci. Pas l’allemand. Non. L’alsacien. Comme si, pour un Français, il n’y avait à l’époque aucune différence entre ces deux langues. Ce beau récit de Tomi Ungerer montre pourtant bien que l’occupant nazi était détesté par les Alsaciens. Il ne serait certainement pas venu à l’esprit des Alsaciens de l’époque de continuer à parler quotidiennement la langue de l’occupant. La maitriser fut un atout énorme, au moment de la reconstruction, dans ces temps troubles. Maitriser le français, aussi. Et puis reste l’alsacien, la langue maternelle, la langue du quotidien, des rapports interpersonnels, la langue la plus neutre.

Mais seulement voilà, cette langue neutre est un dialecte germanique et, en 45, les germains étaient encore des ennemis… [Il semblerait malheureusement que ce point de vue de franco-francophone n’ait pas disparu depuis lors, ne s’est jamais totalement dissipé ; en attestent certains passages d’autres articles de ce site ou, témoignage récent, même si simpliste dans son énoncé, la chanson « Le vacancier » du groupe de musique « Hopla Guys« .] Certains ardents défenseurs du bilinguisme franco-allemand en Alsace voient cette région comme étant culturellement à cheval sur deux pays. C’est vrai. Et c’est important de maintenir et d’encourager cette fonction de trait d’union, de rassembleur, dans un monde où le repli sur soi menace… Mais je préfère la notion d’entre-deux. Ni allemand. Ni français. Les deux à la fois, et autre chose aussi, intrinsèquement. Alsacien. Un être au monde qui ne s’identifie pas à un État-nation. Bien plus, un être-ici qui refuse d’être assimilé à une case prédéfinie réductrice. N’être d’aucune nation c’est aussi être de toutes les communautés, être ouvert au monde ! S’ouvrir au monde ne signifie pas se diluer dans un magma lissant et effaçant les disparités, mais se réjouir des apports autres.

L’Alsace comme symbole, une utopie où il fait bon vivre ensemble, valeur à laquelle on aimerait s’identifier…

« Die elsässische Krankheit ist immer das Vergleichen. Für die Franzosen sind wir >des boches<, für die Deutschen >Franzosenköpfe<. Wir bezeichnen die Deutschen als >Schwowe<, die Franzosen als >Hase<. In jener Zeit waren für mich die Deutschen lächerlich, die Franzosen ohne Fehl und Tadel, bis sie zurückkamen. » ²

Jusqu’à ce qu’ils reviennent. Car ils ne nous ont pas mieux traités que les précédents. Assimiler. Maitre mot dérisoire.

J’espère que Tomi Ungerer, citoyen alsacien du monde, ne m’en voudra pas d’avoir mêlé son beau texte au piètre mien. Si tant est qu’il tombe un jour sur ces pages perdues, ruelles désertes s’y complaisant.  Après ce très léger vagabondage, il est juste de lui redonner sa place ; pour finir, quelques extraits de la partie liminaire pouvant tenir lieu de préface.

« Beim Elsässer ist, ganz darwinistisch, ein Arm länger als der andere. Der lange Arm ist nützlich, um die deutsche Kuh überm Rhein zu melken oder die französische hinter der « blauen Linie der Vogesen ». Aber nicht nur zum Melken, sondern auch, um sich die Hand zu geben. […] Das Elsaβ ist wie ein Eintopfgericht : Kelten, Franken, Römer, Alemannen, Helveter, Franzosen, Deutsche, Italiener und Juden haben ihre Spuren hinterlassen. Und doch hat diese Mischung eine stark ausgeprägte Identität. Kommt einer ohne Arroganz, ist er bei uns willkommen. Adaptiert… adoptiert. […] Dem Elsässer ist das Wort >Heimat< lieber als >Vaterland<. Die Kinder der Mutter Elsaβ, ständig von zwei eifersüchtigen Nachbarn abwechselnd vergewaltigt und gehätschelt, leiden an ihrer Identität : Franzosen ? Deutsche ? Das Elsaβ zeigt sich wie eine Kaiserschnittnarbe auf der Landkarte Europas, jetzt schön geflickt. Zwei Nationen wurden zusammengenäht, die sich seit zwei Jahrhunderten um dieses Schlaraffenland gezankt haben. In Berlin gab es eine Mauer. Im Elsaβ hatten wir drei : eine gallische, eine teutonische und eine Klagemauer. Denn die Elsässer klagen gerne wie Juden, und so heiβt es in unserem Liedl vom Hans im Schnokeloch Und was er hätt, das will er net, und was er will, das hätt er net. […] Es gibt kein anderes Mittel gegen Vorurteile, Haβ und Ungerechtigkeit als die persönliche Bewuβtseinsentwicklung, die uns unsere Pflichten diktiert. » ³

Traductions personnelles :

¹ Les pensées sont libres

² La maladie alsacienne est toujours la comparaison (l’assimilation). Pour les Français nous sommes des <boches>, pour les Allemands des <têtes de français>. Nous désignons les Allemands comme des <<souabes>>, les Français comme des <lapins>. A cette époque, les Allemands étaient pour moi ridicules, les Français parfaits, jusqu’à ce qu’ils reviennent.

³ L’Alsacien a un bras plus long que l’autre, c’est darwinien. Le bras long est utile pour traire la vache allemande par-dessus le Rhin, ou la vache française derrière la « ligne bleue des Vosges ». Pas seulement pour traire, mais aussi pour se donner la main. […] L’Alsace est comme un plat unique : des Celtes, des Francs, des Romains, des Alamans, des Helvètes, des Français, des Allemands, des Italiens et des Juifs ont laissé leurs traces. Et pourtant ce mélange a une identité très marquée. Si on vient sans arrogance, on est bienvenu chez nous. Adapté… adopté. L’Alsacien préfère le mot pays d’origine/berceau [note de traduction : il n’y a pas d’équivalent français à ce mot allemand, difficile à traduire] au mot patrie. Les enfants de la mère Alsace, constamment violés et pouponnés en alternance par deux voisins jaloux, souffrent de leur identité : Français ? Allemands ? L’Alsace apparait sur la carte d’Europe comme une cicatrice de césarienne, maintenant joliment recousue. Deux nations, qui se sont querellées pendant deux siècles pour ce pays de cocagne, ont été cousues ensemble. Il y eut un mur à Berlin. En Alsace nous en avions trois : un gaulois, une teuton et un mur des lamentations. Car les Alsaciens se lamentent volontiers comme les Juifs, tout comme c’est écrit dans notre chanson de Jean-du-trou-de-moustique Et ce qu’il a il ne le veut pas, et ce qu’il veut il ne l’a pas. […] Il n’y a pas d’autre remède contre les préjugés, la haine et l’injustice que le développement de la conscience personnelle, qui nous dicte nos devoirs.