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Je suis de nulle part !

Dans le très sérieux Süddeutsche Zeitung du lundi 18 juillet, après cinq pages, dans le premier cahier, sur les évènements turcs, un article intitulé « Gift für alle » (Poison pour tous) traite de l’attentat de Nice, « à chaud », pour ainsi dire. La journaliste a élaboré son analyse à partir de simples relevés de témoignages sur la Promenade des Anglais. Sauf que, contrairement à ce que l’on voit bien trop souvent dans beaucoup de journaux télévisés, il ne s’agit pas de simples témoignages jetés tels quels en pâture aux yeux et aux oreilles de téléspectateurs déstabilisés par l’affect, mais bel et bien d’une réflexion journalistique.

Alors qu’on se déchire par ici sur des problèmes stériles ultra sécuritaires, purement répressifs, de restriction des libertés, etc. on pouvait y lire des remarques pleines de bon sens, tels que : « Der Terror verwandelt die Menschen schleichend in Paranoide, in Rassisten, schliesslich in Feinde. Er schafft die Angst und das Chaos, die die Terroristen zum übergrossen Bösen anwachsen lassen, zu einer finsteren Macht, der man alles zutraut » (La terreur transforme sournoisement les gens en paranoïdes, en racistes, et finalement en ennemis. La peur et le chaos, grossis par les terroristes jusqu’à devenir le mal suprême, la terreur les transforme en une puissance obscure capable de tout). Et les réactions affectées sur la Promenade, à l’égard des musulmans, des Arabes, et autres étrangers et différents, font dire à l’auteure de l’article que « die 84 Toten von Nizza sind dann nicht mehr einfach die Opfer eines Gestörten. Sie stellen infrage, ob das Zusammenleben in Frankreich funktionniert » (Les 84 morts de Nice ne sont ainsi plus seulement les victimes d’un déséquilibré. Ils posent la question de la possibilité du vivre-ensemble en France).

Derrière la barbarie de l’acte, une autre horreur, celle des réactions, de certaines réactions… Être autre dans ce contexte de terreur généralisée devient de plus en plus difficile, les différences sont de moins en moins tolérées, les actes (verbaux) les plus anodins témoignent quotidiennement d’une absence total de recul, de réflexion… (Petite anecdote au passage : portant la barbe pour des raisons esthétiques, j’ai eu droit bien souvent à des « blagues » déplacées ces derniers temps…)

Autrement dit, il me semble que le contexte global est plus que jamais défavorable aux revendications alsaciennes, aux revendications humanistes de l’alsacianité que les différents acteurs culturels et militants tentent de mettre en évidence. Il devient de plus en plus difficile de faire entendre que la différence, la diversité (linguistique, culturelle, etc.) sont sources de richesse, alors même que « l’opinion publique » française semble restreindre de plus en plus les « critères » de la sacro-sainte unité française. Une et indivisible… Une utopie bien mise à mal par le fractionnement social, d’abord et avant tout.

La situation inter-nationale n’arrange rien à une situation régionale déjà catastrophique. L’enseignement bilingue n’a pas les moyens de ses objectifs, le droit local est menacé, le régime local est en danger, la langue n’est guère plus parlée par les nouvelles générations, la structure administrative et politique qui serait nécessaire pour relancer le processus de sauvegarde n’existe plus, les politiques n’ont globalement jamais eu de volonté forte dans ce domaine, les alsacophones eux-mêmes sont divisés, attentistes, défaitistes… Quant à moi…

Alors aujourd’hui, être alsacien, c’est être de nulle part !

C’est être d’une région qui n’existe (administrativement) plus – c’est avoir pour langue maternelle une langue en voie d’extinction – c’est rêver déjà d’un régime local de sécurité sociale qui n’existera bientôt plus, car n’étant pas déficitaire et ayant pour objectif le bien-être de tous – c’est de n’être jamais chez soi dans un monde qui refoule à tout-va la richesse des différences – c’est ne pas se retrouver dans un pays d’ « accueil », la France, qui fonce tête baissée dans le populisme et la surenchère guerrière – c’est peut-être être bientôt (à nouveau !) stigmatisé, parce que n’étant pas francophone « de souche » – … c’est regarder tout cela avec des yeux éberlués… d’ailleurs…

Alors, merdre, oui !

Je suis de nulle part ! Je suis Alsacien !

Ùn wàs jetzt ? – « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »*

* Samuel Beckett, En attendant Godot.

« Quant  à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952, à propos de En attendant Godot.

Il y a quelques dizaines de milliers d’années, plusieurs espèces d’hominidés existaient sur cette planète, jusqu’à ce que ne persiste plus que Cro-Magnon. Toutes « les populations actuelles appartiennent à une seule et même espèce : Homo Sapiens. » (Pascal Picq, Au commencement était l’homme, p. 175) Mais il s’agit là d’une situation très récente dans l’histoire de l’humanité. « La terre des hommes a toujours été marquée par la diversité des populations et des cultures. Ce n’est pas une population d’une espèce qui supplante les autres, mais des populations africaines qui contribuent plus que les autres au génome de notre espèce actuelle. […] Mais, quelle que soit la population actuelle, aucune ne s’enracine sur une lignée isolée, fiction parfois terrifiante d’une pensée originelle. » (ibid. p. 200) Il n’y a pas d’unicité, d’unique, de simple, de simplicité. L’existence est variété et complexité. La vie tout entière sur cette planète est variété. Il suffit d’ouvrir une encyclopédie de la nature pour s’en rendre compte (si toutefois la vie moderne nous aurait trop éloignés de ce qu’est la terre sans l’homme, sous le bitume) Ainsi en est-il de même de l’être humain.

Ce petit passage par la paléoanthropologie, ce voyage éclair dans notre passé, est sans prétention. Il s’agit simplement de prendre du recul, pour remettre les choses à leur place, pour nous remettre à notre place. Pour relativiser.

Se décentrer.

Des hommes tuent aveuglément au nom d’un dieu. Ne nous aveuglons pas, nous savons très bien, pour peu que nous scrutions intelligemment les bonnes sources, les bonnes réflexions, les bonnes études, que seule la misère sociale, la détresse sont le terreau de l’extrémisme – quel qu’il soit -, et peut-être aussi quelque chose de plus terrible, qui a trait à l’essence même de l’espèce humaine, qui lui est intrinsèque… On a exterminé une grande majorité des peuples d’Amérique du sud au nom de dieu, brulé des milliers de femmes pour sorcellerie, au nom de dieu, cherché à empêcher tout pluralisme et toute voix discordante (guerres de religion en France, luttes musulmanes intestines, etc.) au nom de dieu, on a isolé, enfermé, emprisonné, tué des palestiniens, des kurdes, à cause de la différence… La barbarie n’est pas une nouveauté, au sein de l’humanité. Les français font semblant de la (re)découvrir, car ils se croyaient à l’abri, depuis quelques décennies…

On peut comprendre le besoin de croyance, de transcendance, même s’il faut constater que cela n’apporte aucune réponse profonde au besoin de compréhension de la condition humaine. Au mieux, il offre un simple paravent, qui ne résout rien, ne donne aucune explication à cette absurdité. Il faut néanmoins reconnaitre que la croyance n’a jamais été qu’un prétexte à toute barbarie, quelle qu’elle soit, pour cacher des motivations plus prosaïques, la soif de domination : soumettre indéfiniment l’autre à sa volonté et réduire la pluralité, la complexité de la vie, sources d’angoisse, afin d’apaiser la pensée, en butée contre le multiple, le divers, le dissemblable.

La tentation, donc, pourrait être grande, dans le contexte actuel : à quoi bon se battre pour une langue parlée par quelques milliers de misérables humains, quand les conflits, plus que jamais, se mondialisent. La pollution galopante et toutes ses conséquences humanitaires, sociales, géopolitiques,… est un enjeu planétaire majeur. La capacité technologique d’anéantissement de la planète en un temps record est devenue réelle. La liberté de pensée, aux temps du néocapitalisme libéral généralisé, mondialisé, est plus que jamais menacée (La croissance est érigée en doctrine absolue, les temples de la consommation remplacent d’autres lieux de culte plus anciens. Quiconque cherche à faire entendre une autre voix est taxé d’hérétique.). Ou, si l’on reste le nez dans le guidon, sans lever la tête, sans lever les yeux : à quoi bon défendre quelques alsacophones, alors que le terrorisme tue des innocents partout dans le monde, cherchant à nous mettre sur un pied d’égalité, tout en augmentant nos tensions internes.

« Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’ennemi. Il n’y a pas de barbare. il n’y a pas de peuple élu. Seulement des humains. De simples êtres humains. Lundi 16 novembre 2015, j’ai dû annoncer à mes élèves de sixième que toutes les sorties scolaires étaient annulées, interdites jusqu’au 22. Nous avions justement prévu d’assister à un spectacle-relecture de Alice au pays des merveilles. Fi des merveilles. Je n’ose décrire la déception lue dans leurs yeux, sur leurs lèvres, à l’annonce de cette annulation. Traumatisés pendant tout le weekend, déstabilisés, fragilisés, l’Éducation Nationale propose, à ces jeunes de 11 ans, en guise d’accompagnement, de les priver purement et simplement de sortie culturelle – de les priver d’expression artistique, mode d’expression à travers lequel l’être humain questionne le monde, l’univers, l’existence, depuis des milliers d’années. « L’art paléolithique est l’art le plus ancien qui soit parvenu jusqu’à nous. On a situé ses premières œuvres au paléolithique supérieur, il y a 40000 ans. » (L’art des grottes, Editions Scala). Quelle réponse fut proposée au besoin de compréhension, de questionnement de ces jeunes terrassés par l’horrible découverte de son prochain : l’absence de réflexion, de recul. Ne pense pas, et tu ne seras pas angoissé… Quelle gageure… Quelle sinistre farce.

L’art, la culture, le langage, la langue, pour questionner le monde.

Les armes, pour en proposer un seul aspect, le réduire à un seul point de vue.

Mon choix est fait. Je ne suis pas en guerre. « En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’autre issue, pas de différence à exterminer, pas de mal à extirper. Connaitre, comprendre et accepter les diversités originelles, connaitre, comprendre et accepter les diversités présentes, bien que nous soyons tous de la même espèce, connaitre, comprendre et accepter les points communs, les différences, les divergences.

L’unité dans la diversité. C’est notre condition. Nous sommes condamnés à accepter notre complexité et à la penser, ou à nous laisser nous auto-détruire, sans rien dire, ou en y participant…

Après une période de doutes sévères, voire de désespoir quant à l’entreprise de ce blog, à son existence et ses motivations, la raison s’est à nouveau accouplée au cœur, et l’esprit dégagé d’une brume néfaste : oui, il a raison d’être. Défendre la langue alsacienne, le bilinguisme généralisé pour un territoire qui le pratique depuis des siècles (Alsace-Moselle), qui se trouve à la frontière de plusieurs entités administratives, qui est passerelle entre cultures, c’est réaffirmer plus que jamais le besoin d’une société qui envisage la complexité et la diversité en son sein, autrement dit qui reconnaisse une part de l’humanité pour ce qu’elle est, sans chercher à la réduire à une vision uniciste, restrictive, exclusive et excluante.

Ich redt elsassisch. Je parle français. Ich rede deutsch. اتكلم العربية. Jeg snakker norsk. Parlo italiano…

Nous sommes humains. Wir sind Menschen… Mìr sìnn Mensche.

« – Allons-nous-en.

– On ne peut pas.

– Pourquoi ?

– On attend Godot. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot)

Chronique vagabonde : « Comment peut-on être Alsacien ? »

Pierre Klein, Comment peut-on être Alsacien, 2012, éd. Salde (cf. page « Pour découvrir : Arts/Culture(s)« )

Ce petit dialogue incomplet avec cet ouvrage tentera de présenter, très partiellement, la pensée de Pierre Klein, un courant de pensée, qui est certainement le plus dynamique, riche, ouvert et efficient que l’on puisse trouver à l’heure actuelle sur la problématique alsacienne, bien sûr, mais bien plus encore, sur une perception beaucoup plus vaste de la démocratie et du vivre-ensemble. Que vous soyez alsacien, ou pas, on espère que ces quelques lignes vous encourageront à vous confronter personnellement au texte de Pierre Klein. La situation actuelle de l’Alsace lui permet de proposer un véritable projet de refondation de la société française, une autre façon d’envisager la collectivité, le collectif, redynamisant la notion de « contrat social » du siècle des Lumières… Au-delà, ou plutôt à travers, la problématique alsacienne, on se questionne fortement sur l’état des communautés de vie pratiquées par l’espèce humaine au niveau de la planète. La postface de Jean-Paul Sorg n’aspire guère à l’optimisme… L’Alsace, une utopie mort-née ?

Pierre Klein pose d’emblée, clairement, son propos, vu le sous-titre : « Essai su l’identité française ». Il ne s’agit pas de penser le fait alsacien en soi, d’en dégager une quelconque essence qui justifierait un repli identitaire. Bien au contraire, l’alsacianité n’a de sens qu’envisagée dans une dynamique prenant en compte la complexité de la situation actuelle de l’Alsace, des Alsaciens, des langues pratiquées sur un certain territoire [synchronie], ainsi que l’histoire multi-séculaire d’une réalité géopolitique – « politique » étant ici envisagé dans son acception originelle, étymologique, « vie de la cité » [diachronie].

Au-delà du fait alsacien, l’auteur propose une autre vision de la France, basée sur deux concepts forts : le post-nationalisme et l’union dans la diversité. Pour ce faire, il fonde son raisonnement sur une logique que l’on pourrait qualifier de dichotomique, qui va permettre de briser et surtout surmonter toute vision manichéenne et/ou réductrice et/ou fausse de la problématique alsacienne au sein du territoire français.

En accordant une importance fondamentale à la précision du vocabulaire et de son emploi, il explicite des glissements de sens qui semblent faire état de nuances infimes, mais qui en fait correspondent à des réalités très différentes. Ainsi, les rhétoriques égalitaire et démocratique en vogue en France depuis la Révolution peuvent en soi être source d’inégalités de droit flagrantes. « La tradition républicaine française, qui appelle au sacrifice de la différence, repose sur l’uniformité linguistique et culturelle et les schémas de cette « pensée unique » sont, aujourd’hui, bien ancrés dans les consciences des Français, et quiconque s’inscrit en faux est immédiatement suspecté de menées antinationales et d’indépendantisme. La remettre en question, c’est vouloir détruire la France, c’est être politiquement incorrect. Et c’est sur ce mur de la pensée unique que se heurtent tous ceux qui en France ont une autre conception des choses et qui parlent d’une nouvelle citoyenneté intégrant à l’élément français, les dimensions régionale et européenne. A vrai dire, c’est un choix entre la modernité et le conservatisme, entre le progrès et la réaction, entre l’universel et l’uniforme et entre l’humanisme et le nationalisme. » (p. 91) « La question centrale n’est pas celle du passage d’un État-nation à un État multinational, mais celle de la reconnaissance par l’État de la nation dans toutes ses cultures, celle non pas de la reconnaissance de minorités, de communautés linguistiques en tant que telles, mais celle de la reconnaissance et de la promotion des langues et des cultures dites régionales et minoritaires, c’est-à-dire du bilinguisme, du plurilinguisme et du pluriculturalisme, celle enfin qui veut que la culture majoritaire ou dominante ne tienne plus lieu de seul ciment de la nation. » (p. 20)

En effet, toute expression de particularités locales (notamment linguistiques) ont été systématiquement combattues (administrativement…) depuis 1945. « Devoir devenir autres tout en voulant rester nous-mêmes, voilà tout notre drame existentiel. Comment, maintenant, intégrer ce qui nous est propre à ce que nous partageons avec l’ensemble des français ? Comment créer les conditions d’une union dans la diversité au sein d’un pays qui s’interdit en fait de reconnaitre toute différence au nom d’un universalisme qui ressemble fort à un communautarisme ? » (p. 41) Et pourtant, « l’histoire, avec ses continuités et ses ruptures, a donné aux Alsaciens l’occasion de positiver une expérience particulière, d’embrasser deux grandes cultures, de faire de l’apprentissage de branchements divers, de maitriser plusieurs langues, de tirer profit de leur situation géographique, de se forger une identité face à deux identités nationales, elles-mêmes en construction, d’opérer des synthèses et des métamorphoses heureuses. » (p. 51) Cependant, la réalité n’est pas idyllique, et vouloir être reconnu coute que coute comme français n’est pas sans créer un problème mal identifié, relevant presque d’une situation de paranoïa. « La mise en place dans les consciences d’une image mythique, figée et stéréotypée de l’Alsace a contribué à faire naitre un certain conservatisme, une certaine surenchère patriotique et un enfermement dans le politiquement correct, toute critique à l’égard de la France étant intolérable, comme elle a contribué à une certaine illisibilité de l’identité alsacienne par survalorisation de la part française au détriment des parts allemandes et proprement alsaciennes occultées, néantisées ou confinées dans le folklore. » (p. 52) Il faut donc apprendre à gérer la complexité. Comment concevoir l’identité alors, pour fonder une nouvelle politique ? « L’identité résulte de l’interaction entre soi et l’autre. Il n’y a pas d’identité sans altérité, sans différence et sans appartenance. […] L’identité n’est pas innée, elle est acquise, construite. » (p. 61) « L’insécurité et le doute s’installent lorsque l’individu a perdu son identité ou parce que celle-ci n’est pas reconnue ou parce qu’il n’est pas ce que les autres attendent qu’il soit. Pour sortir de cette situation, il doit s’adapter et rechercher l’approbation et la reconnaissance de son identité par les autres. Chacun se pose la question de savoir qui il est et comment les autres le perçoivent et chacun est en droit d’avoir les moyens pour y répondre afin de pouvoir devenir ce qu’il veut devenir. Toute crise relève de la normalité. C’est lorsque l’on ne sait pas ou ne peut pas se donner les moyens d’en sortir que l’anormalité se fixe. » (p. 63) La mémoire, l’histoire, savoir se situer dans un récit historique, pour comprendre le présent, se comprendre, est essentiel. « La lutte contre l’amnésie est une lutte pour la survie, parce qu’elle est une lutte contre la domination, la négation et la néantisation, en même temps qu’une exigence des droits de l’homme. Le déraciné, c’est celui qui est privé de ce lien social et de cette mémoire. L’intégration ne doit pas être un reniement, ni un arrachement. Elle doit faire naitre un attachement. » (p.67)

Ces réflexions traitent bien-sûr de l’alsacianité, mais l’Alsace n’est pas une ile perdue au fond d’un océan, inconnue et inexplorée. Elle fait partie de la France, au centre de l’Europe de l’ouest, à la croisée de plusieurs pays, au carrefour de grandes voies de commerce et d’échanges internationaux. Cet ouvrage mène ainsi vers une nouvelle perception du vivre-ensemble, vers une redéfinition de la réalité d’un « pays » ; vers une réflexion globale sur l’organisation politique d’un pays. « Le libéralisme conduit à la privatisation des existences et le communautarisme à la massification. Les deux principes se rejoignent en ce qu’ils induisent des politiques qui ont pour seul but la satisfaction d’intérêts particularistes, de l’individu pour le premier et de la communauté pour le second, au détriment de l’altérité et de la solidarité. L’individualisme n’est pas l’opposé du communautarisme. L’un et l’autre participent de la même démarche : le second tend à satisfaire au niveau du groupe l’égocentrisme qui caractérise le premier au niveau de l’individu. L’un et l’autre conduisent à l’hypertrophie de l’ego. Il s’agit de sortir de l’individualisme et du communautarisme, du libéralisme et du républicanisme. Le fondement de la démocratie ne doit plus être l’intérêt particulariste, qu’il soit individuel ou collectif, mais l’interaction entre les intérêts particuliers. » (p. 76) « De même, le principe de l’égalité doit s’établir autour de l’égal respect et de l’égale reconnaissance de tous. […] La reconnaissance est indispensable à l’épanouissement et à la formation de l’identité collective. Elle est un espace de respiration laissé à l’expression des diversités. Elle alimente la quête identitaire. Le déni de reconnaissance conduit au repli, au renoncement, à l’instabilité et à l’insécurité identitaires. » (p. 78)

Ce projet global de refondation de la société n’est pas sans rappeler les courants dits altermondialistes traversant notre époque qui, pour contrer un nivellement, une uniformisation appauvrissante de l’espèce humaine, et destructrice de l’environnement et des espèces vivantes, propose de repenser nos modes de vie, nos fonctionnements, nos relations, au niveau local : autrement dit, de les repenser à taille humaine. Internet, par exemple, est le dernier outil technologique, le plus récent, qui donne l’illusion que l’on peut être en interaction, que l’on peut communiquer avec n’importe quel être humain sur la planète, avec tous les êtres humains, donc. Folie des grandeurs. Mégalomanie propre à l’homme qui ne peut s’empêcher de vouloir égaler « dieu », l’idée de « dieu ». Si l’on veut  absolument être en lien avec une quelconque transcendance, alors faisons-le à notre niveau, et suivons les poètes : au début était le verbe ! Parlons, échangeons, communiquons. Avec notre entourage quotidien. Les interactions en face à face sont le ciment, l’essence de toute socialisation. Quelle que soit la langue utilisée, les langues utilisées. Défendre l’Alsace, sa langue, sa culture, son identité, c’est donc défendre un monde dans lequel les différences ne s’opposent pas. « La différence propre ne saurait être posée sans que soit posée la différence de l’autre, sans que soit prise en compte la nécessaire rencontre avec l’autre. Une culture de la seule différence, pour impossible qu’elle soit, serait des plus dangereuse, parce qu’elle ouvrirait la porte à tous les excès, à toutes les exclusions. Dire sa différence, c’est souvent penser l’Autre comme inférieur. Il n’y a donc que la culture de l’altérité qui soit possible et acceptable. Vouloir tout faire pour valoriser l’altérité, c’est vouloir se valoriser soi-même : une culture de l’altérité, qui parce qu’elle ouvre à la reconnaissance et au respect de l’autre, s’inscrit dans le principe de l’union dans la diversité. » (p. 79) Autrement dit, à partir de la notion fondamentale de post-nationalisme, chère à Pierre Klein, « la nation européenne, s’il doit y avoir une nation européenne, l’identité régionale, si l’identité régionale doit survivre, ne seront ethniques ni l’une, ni l’autre : elles seront le résultat d’une volonté, d’une conscience et du droit, c’est-à-dire qu’elles seront contractuelles, le fruit d’une adhésion. En conséquence, il conviendra de relativiser l’ethnicité de nos nations. » (p.81)

Et l’Alsace ? « L’Alsace est bien plus une idée, eine Lehre vom Geist, qu’une terre et qu’une langue. L’identité alsacienne est inscrite dans l’esprit et non dans des considérations raciales ou ethniques. […] Si l’Alsace voulait se concevoir comme une minorité, elle devrait le faire comme étant, à la fois, une minorité dans l’espace linguistique et culturel francophone et une minorité dans l’espace linguistique et culturel germanophone. Les apports de l’un et de l’autre y sont trop anciens, trop constituants, et trop prégnants pour qu’il puisse en être autrement. En ce sens, l’Alsace est un cas d’espèce dans le concept de minorité. Elle veut être double pour pouvoir être elle-même, une et tout à fait diverse et baroque. C’est la condition alsacienne, une condition à la fois vécue, subie et posée. » (p. 86)

« Être Alsacien, c’est l’exigence et c’est la condition de ceux qui tirent des leçons de leur histoire, qui refusent de reproduire toute forme de nationalisme et d’ostracisme, dont ils ont été victimes, qui veulent vivre et promouvoir une culture bilingue enracinée et ouverte, particulière et universelle, qui adhèrent au concept de « l’alsacianité de l’esprit » [développé et promu à l’origine par Ernst Stadler et René Schickele] et qui en expriment, avec une ardente obligation, les exigences. » (p. 87)