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Minority SafePack – Initiative citoyenne européenne

Plus que quelques jours avant d’arriver à l’échéance de cette initiative citoyenne européenne : il s’agit de faire une proposition de loi à la Commission européenne, mais pour cela il faut atteindre un million de signataires avant… le 3 avril !

https://ec.europa.eu/citizens-initiative/32/public/#/

 

Chronique vagabonde – « E nejes Lied » : Neji Müsik, neji Werter, neji Sprooch

En novembre est sorti le CD « E nejes Lied« , de Nicolas Fischer et Yves Rudio.

  • Nicolas Fischer est musicien en Alsace et consacre une grande partie de son énergie au bilinguisme en intervenant notamment dans les classes bilingues et en créant, en composant de la musique pour l’apprentissage de l’allemand et de l’alsacien.
  • Yves Rudio est professeur des écoles bilingue et poète alsacien. Il s’exprime dans ses poèmes majoritairement en langue alsacienne (ayant déjà plusieurs recueils à son actif), et propose une poétique de l’ici et maintenant, résolument ancrée dans son époque et ses problématiques globales, questionnant dans son dernier recueil les injustices de notre monde (« Ùng’rechtigkeite vùn ùnsrer Welt », sous-titre du recueil).

Cet opus est le vent de fraicheur que l’on n’attendait plus. Certes, ils sont loin d’être les seuls à chanter en alsacien, bien au contraire, mais ils apportent quelque chose de nouveau qui me semble essentiel par les temps qui courent, c’est-à-dire au point où nous en sommes arrivés avec notre langue : en alliant une esthétique musicale globalement pop-variété (soignée et parfaitement exécutée par de bons musiciens) à des thématiques contemporaines qui ne soient pas alsaco-alsaciennes (le destin des migrants, la notion de libre-arbitre et de destin, l’engagement de l’individu, le questionnement de la croyance…), dans une langue à la fois claire et évocatrice, ils proposent tout simplement une œuvre qui soit totalement dénuée de tous les clichés habituellement liés à la « musique alsacienne » et qui pourrait sans problème, par son esthétique musicale grand public, se placer sans vergogne au sommet du hit-parade, s’il n’y avait la langue alsacienne pour freiner un destin « national ». En Alsace, en revanche, au pays des dialectophones, ce CD serait parfait (grâce aux thématiques et à l’esthétique musicale, comme déjà évoqué) pour réorienter positivement les représentations des Alsaciens sur leur propre langue ! Une langue qui chante par exemple la problématique des migrants sur fond pop ne relève pas du folklore, ne s’est pas perdue dans le passé ; elle est donc en phase avec son temps, elle peut être poétique, elle peut faire réfléchir, voire pousser à l’action, sans être exclusivement cantonnée aux échanges du quotidien au sein d’un foyer domestique – ce que beaucoup, beaucoup trop, d’Alsaciens pensent en ce XXIe siècle.  Il suffirait que ces titres – puis d’autres, tous les autres, déjà existants ou qui suivront – accaparent un peu les ondes, à la place des insipides produits formatés issus d’une quelconque émission de téléréalité musicale, pour amorcer le travail de revalorisation et de réappropriation de notre langue par ses propres locuteurs, par les enfants de ses locuteurs !

C’est d’ailleurs d’une certaine façon la problématique des deux chansons phare de l’album, «E nejes Lied» et «E àltes Lied». Un constat amer est dressé d’emblée, « Mìr redde nimmeh wie de Schnàwwel wàchst / Mìr redde viel liewer wie de Tele gwàtscht » («E àltes Lied»), l’action nivelante, abrutissante et uniformisante de la « culture » de masse télévisuelle remplace la communication dans/par la langue historique en devenant une nouvelle norme ; les Alsaciens eux-mêmes restant totalement passifs face à ce phénomène global, « ùn mìr tànze mìt, gràd wie àlli àndre ùn im salwe Schritt » («E àltes Lied») ; mais il n’y a pas pour autant de résignation, ce constat sert d’appel à un nouvel élan : « E àltes Lied, e àldi Sprooch / Wenn’s nur nìt gànz vergasse hesch / No sing’s doch einfàch nochemol » («E àltes Lied»). Pas d’acte révolutionnaire, mais un appel simple, fort et net à continuer à utiliser cette langue. Le pendant optimiste de cette chanson, «E nejes Lied», va plus loin. Il ne s’agit pas seulement de continuer à utiliser jusqu’à son extinction une langue multi-séculaire, mais véritablement de la renouveler, tant dans son usage que dans les capacités d’action que toute langue porte en elle : « Komm mìr sìnge e nejes Lied / Ànstànd bàbble ànstand wàrte / Ànstànd hoffe ànstànd schlofe / Ànstànd schwàddle ànstànd plàne » ( refrain de «E nejes Lied»). Ici encore, l’immobilisme et la télévision sont fortement stigmatisés.

Cet immobilisme trouve sa source dans les peurs engendrées par le monde moderne, et constitue le thème d’une chanson en soi : « Sie hàn Àngscht dàss d’Walt unter geht / Sie hàn Àngscht dàss d’Kriis bevorsteht / Sie hàn Àngscht des àlles nammt ken And » («Nix»). Mais le poète ne se pose jamais en moralisateur et n’exclue aucun individu de ses remises en cause, passant du « ils » au « nous » puis aux « tu » et « je », et de la phrase déclarative à l’interrogation : « Wàs màchsch denn dü, ùn wàs màch denn ich ? » («Nix»).

La tension entre idéal et réalité traverse tout l’album, son questionnement culminant dans le titre «Wàs glààwe» : « Saller glaubt fescht àn de Mansch / Àwer àn kenner wie dü kannsch / Wàs glààwe ? Wàs Sklàwe ? ». Les croyances, les systèmes de pensée semblent fonctionner comme des filtres et davantage paralyser l’action, ou toute possibilité de progrès. À l’instar du courant réaliste du XIXe siècle, c’est l’accumulation, l’authenticité, la simplicité des petites choses qui créent du grand. « Min kläne Derfel hät nix vum Städtel / Kenn G’schäft ùn kenn Poscht/ Nix wie ebs koscht/ […] Doch wenn de mol kommsch / Kommsch nìt um e sonscht » («Min kläne Derfel»).

Il s’agit ainsi d’abord et avant tout d’aller de l’avant, de façon constructive. Pour autant, la convocation des deux mythes constitutifs de l’alsacianité n’est en aucune façon le signe d’un quelconque passéisme. Dans «De Hàns», le héros national (qui ne sait ce qu’il veut, qui n’arrive pas à effectuer de choix, qui est constamment tiraillé entre deux pôles en apparence opposés, à l’image de l’Histoire de l’Alsace) est totalement réactualisé. Le texte original est finement et habilement détourné afin de transformer ce héros indécis perdu dans le non-être en un héros dont les envies sont enfin en adéquation avec ses choix et ses actions, afin de transformer l’éternelle tragédie alsacienne en récit ouvert avec un avenir possible, non funeste ! : « De Hàns im Schnokeloch, der kriejt jetzt wàs er will / De Hàns im Schnokeloch, der wìll jetzt wàs er kriejt ». Cette ouverture sur un possible est de plus parfaitement incarné par une ligne musicale on ne peut plus contemporaine, funky et rythmée, loin des flonflons d’une Blosmüsik désuète. Ce même ancrage musical dans notre époque se retrouve, à travers des tonalités flirtant avec le slam et un peu d’électro, dans un classique incontournable : «D’Letschte 2015». Ce célèbre texte de Germain Muller, qui semblait prophétiser la fin de la langue (?), est repris ici-même par sa femme, Dinah Faust.

« Ceci n’est pas de la musique alsacienne », Peut-on lire sur la pochette de l’album. Si l’on entend par « musique alsacienne » les fanfares de cuivre folkloriques qui ressassent les mêmes airs dans une esthétique éculée, alors on peut effectivement prendre cette assertion au pied de la lettre. Les auteurs veulent s’en détourner pour montrer leur modernité. Mais il s’agit bien plutôt d’une provocation joyeuse ! L’alsacien n’est peut-être pas encore mort, mais il n’est pas non plus déjà caduc ! Faire de la musique moderne en chantant exclusivement en alsacien n’est pas seulement possible, c’est nécessaire ! Vu son ancrage dans l’Histoire de l’Alsace, dans l’histoire de la langue, dans la modernité, dans des problématiques globales qui concernent tout un chacun, cette musique ne peut trouver de meilleur qualificatif, puisqu’elle propose de se réinventer : alsacienne !

 

Pour se faire une idée plus précise, voici trois clips avec sous-titrage en français :

  • Nix (« rien ») : excellent clip qui est en parfaite adéquation avec son propos, avec ce qu’il dénonce. Remarque pour les francophones : Vers la 30e seconde, le texte dit « que font-ils concrètement ? », qui est la traduction correcte de l’expression « wàs namme se konkret in d’Hànd ». Pour comprendre l’ironie de ce que fait le personnage à ce moment précis, il faut savoir qu’une traduction mot à mot serait : « que prend-il concrètement dans la main ? ». Cette image résume parfaitement, à mon sens, le tragique d’une certaine modernité

 

  • E nejes Lied- Changer d’air.
  • Ìwwerlawe (« survivre ») : Traite d’un sujet malheureusement bien d’actualité (sans sous-titrage mais avec les mots clés en français, sous forme d’interrogation).

Ùn wàs jetzt ? – « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »*

* Samuel Beckett, En attendant Godot.

« Quant  à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952, à propos de En attendant Godot.

Il y a quelques dizaines de milliers d’années, plusieurs espèces d’hominidés existaient sur cette planète, jusqu’à ce que ne persiste plus que Cro-Magnon. Toutes « les populations actuelles appartiennent à une seule et même espèce : Homo Sapiens. » (Pascal Picq, Au commencement était l’homme, p. 175) Mais il s’agit là d’une situation très récente dans l’histoire de l’humanité. « La terre des hommes a toujours été marquée par la diversité des populations et des cultures. Ce n’est pas une population d’une espèce qui supplante les autres, mais des populations africaines qui contribuent plus que les autres au génome de notre espèce actuelle. […] Mais, quelle que soit la population actuelle, aucune ne s’enracine sur une lignée isolée, fiction parfois terrifiante d’une pensée originelle. » (ibid. p. 200) Il n’y a pas d’unicité, d’unique, de simple, de simplicité. L’existence est variété et complexité. La vie tout entière sur cette planète est variété. Il suffit d’ouvrir une encyclopédie de la nature pour s’en rendre compte (si toutefois la vie moderne nous aurait trop éloignés de ce qu’est la terre sans l’homme, sous le bitume) Ainsi en est-il de même de l’être humain.

Ce petit passage par la paléoanthropologie, ce voyage éclair dans notre passé, est sans prétention. Il s’agit simplement de prendre du recul, pour remettre les choses à leur place, pour nous remettre à notre place. Pour relativiser.

Se décentrer.

Des hommes tuent aveuglément au nom d’un dieu. Ne nous aveuglons pas, nous savons très bien, pour peu que nous scrutions intelligemment les bonnes sources, les bonnes réflexions, les bonnes études, que seule la misère sociale, la détresse sont le terreau de l’extrémisme – quel qu’il soit -, et peut-être aussi quelque chose de plus terrible, qui a trait à l’essence même de l’espèce humaine, qui lui est intrinsèque… On a exterminé une grande majorité des peuples d’Amérique du sud au nom de dieu, brulé des milliers de femmes pour sorcellerie, au nom de dieu, cherché à empêcher tout pluralisme et toute voix discordante (guerres de religion en France, luttes musulmanes intestines, etc.) au nom de dieu, on a isolé, enfermé, emprisonné, tué des palestiniens, des kurdes, à cause de la différence… La barbarie n’est pas une nouveauté, au sein de l’humanité. Les français font semblant de la (re)découvrir, car ils se croyaient à l’abri, depuis quelques décennies…

On peut comprendre le besoin de croyance, de transcendance, même s’il faut constater que cela n’apporte aucune réponse profonde au besoin de compréhension de la condition humaine. Au mieux, il offre un simple paravent, qui ne résout rien, ne donne aucune explication à cette absurdité. Il faut néanmoins reconnaitre que la croyance n’a jamais été qu’un prétexte à toute barbarie, quelle qu’elle soit, pour cacher des motivations plus prosaïques, la soif de domination : soumettre indéfiniment l’autre à sa volonté et réduire la pluralité, la complexité de la vie, sources d’angoisse, afin d’apaiser la pensée, en butée contre le multiple, le divers, le dissemblable.

La tentation, donc, pourrait être grande, dans le contexte actuel : à quoi bon se battre pour une langue parlée par quelques milliers de misérables humains, quand les conflits, plus que jamais, se mondialisent. La pollution galopante et toutes ses conséquences humanitaires, sociales, géopolitiques,… est un enjeu planétaire majeur. La capacité technologique d’anéantissement de la planète en un temps record est devenue réelle. La liberté de pensée, aux temps du néocapitalisme libéral généralisé, mondialisé, est plus que jamais menacée (La croissance est érigée en doctrine absolue, les temples de la consommation remplacent d’autres lieux de culte plus anciens. Quiconque cherche à faire entendre une autre voix est taxé d’hérétique.). Ou, si l’on reste le nez dans le guidon, sans lever la tête, sans lever les yeux : à quoi bon défendre quelques alsacophones, alors que le terrorisme tue des innocents partout dans le monde, cherchant à nous mettre sur un pied d’égalité, tout en augmentant nos tensions internes.

« Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’ennemi. Il n’y a pas de barbare. il n’y a pas de peuple élu. Seulement des humains. De simples êtres humains. Lundi 16 novembre 2015, j’ai dû annoncer à mes élèves de sixième que toutes les sorties scolaires étaient annulées, interdites jusqu’au 22. Nous avions justement prévu d’assister à un spectacle-relecture de Alice au pays des merveilles. Fi des merveilles. Je n’ose décrire la déception lue dans leurs yeux, sur leurs lèvres, à l’annonce de cette annulation. Traumatisés pendant tout le weekend, déstabilisés, fragilisés, l’Éducation Nationale propose, à ces jeunes de 11 ans, en guise d’accompagnement, de les priver purement et simplement de sortie culturelle – de les priver d’expression artistique, mode d’expression à travers lequel l’être humain questionne le monde, l’univers, l’existence, depuis des milliers d’années. « L’art paléolithique est l’art le plus ancien qui soit parvenu jusqu’à nous. On a situé ses premières œuvres au paléolithique supérieur, il y a 40000 ans. » (L’art des grottes, Editions Scala). Quelle réponse fut proposée au besoin de compréhension, de questionnement de ces jeunes terrassés par l’horrible découverte de son prochain : l’absence de réflexion, de recul. Ne pense pas, et tu ne seras pas angoissé… Quelle gageure… Quelle sinistre farce.

L’art, la culture, le langage, la langue, pour questionner le monde.

Les armes, pour en proposer un seul aspect, le réduire à un seul point de vue.

Mon choix est fait. Je ne suis pas en guerre. « En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’autre issue, pas de différence à exterminer, pas de mal à extirper. Connaitre, comprendre et accepter les diversités originelles, connaitre, comprendre et accepter les diversités présentes, bien que nous soyons tous de la même espèce, connaitre, comprendre et accepter les points communs, les différences, les divergences.

L’unité dans la diversité. C’est notre condition. Nous sommes condamnés à accepter notre complexité et à la penser, ou à nous laisser nous auto-détruire, sans rien dire, ou en y participant…

Après une période de doutes sévères, voire de désespoir quant à l’entreprise de ce blog, à son existence et ses motivations, la raison s’est à nouveau accouplée au cœur, et l’esprit dégagé d’une brume néfaste : oui, il a raison d’être. Défendre la langue alsacienne, le bilinguisme généralisé pour un territoire qui le pratique depuis des siècles (Alsace-Moselle), qui se trouve à la frontière de plusieurs entités administratives, qui est passerelle entre cultures, c’est réaffirmer plus que jamais le besoin d’une société qui envisage la complexité et la diversité en son sein, autrement dit qui reconnaisse une part de l’humanité pour ce qu’elle est, sans chercher à la réduire à une vision uniciste, restrictive, exclusive et excluante.

Ich redt elsassisch. Je parle français. Ich rede deutsch. اتكلم العربية. Jeg snakker norsk. Parlo italiano…

Nous sommes humains. Wir sind Menschen… Mìr sìnn Mensche.

« – Allons-nous-en.

– On ne peut pas.

– Pourquoi ?

– On attend Godot. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot)

L’autonomie, une utopie ?

Dans les milieux activistes culturels alsaciens, qui se battent notamment pour une généralisation du bilinguisme depuis plusieurs décennies, le terme « autonomie » revient de plus en plus souvent. Le parti politique Unser Land, seul partie démocratique, qui a le vent en poupe, à défendre ouvertement le bilinguisme et les particularités régionales, se déclare ouvertement autonomiste.

Pour un français, un francophone bien intégré dans la nation française, qui a donc intériorisé inconsciemment – presque toujours – le centralisme jacobin, qui confond unité et uniformité, à qui on a martelé depuis sa plus tendre enfance des formules doctrinaires du type « la France est une et indivisible », l’autonomisme renvoie au séparatisme. Il mettrait donc en péril l’intégrité de la mère patrie, et ainsi, par métonymie, l’intégrité de l’individu, puisque cette « maman » ne peut être « indivisible ». L’affectif est ici bien plus sollicité que la raison. Ce raccourci entre « autonomisme » et « séparatisme destructeur de cohésion nationale » est ainsi lié à des préjugés qui résultent d’une acculturation lente d’une certaine mythologie nationale, c’est-à-dire nationalisante, se voulant ouvertement frein à toute variété culturelle et/ou linguistique en son sein ! On est donc très loin du « bunt ist schön »* et du « tous égaux, tous différents »… Uniformisation n’est pas unité (dans la diversité), nous (êtres humains) ne sommes pas des produits standardisés destinés à pouvoir être commercialisés dans n’importe quel pays…

En outre, se rajoute à ce filtre une méconnaissance (souvent totale) de la notion. Qu’est-ce que l’autonomisme exactement ? Dans l’article « Un autonomisme aux nombreux visages », paru dans le n° 195 de l’excellente revue Land un Sproch – les cahiers du bilinguisme, on explique que « le développement des statuts d’autonomie est l’expression de nouveaux besoins :     • face à un processus croissant d’uniformisation des conditions économiques et des modes de vie, un contrepoids est recherché dans une meilleure protection et de mise en valeur des particularités locales.      • Il s’agit aussi de renforcer la démocratie au plan régional en évitant la concentration des décisions dans la capitale et en diversifiant l’expression citoyenne grâce à l’existence de partis régionaux.          Il se fait jour une autre conception de l’État qui tend à ce que ce dernier conserve une neutralité culturelle pour laisser ses composantes développer leurs spécificités dans le respect d’un certain nombre de valeurs communes […]. »

L’autonomie ne consiste donc pas à faire sécession, à réclamer l’indépendance, ou à rejeter le pays dont on fait partie. Il s’agit simplement de déléguer un certain nombre de pouvoirs non régaliens (culture, éducation, politique linguistique…) à une entité politique proche de ses citoyens, et en phase (culturellement…) avec eux. C’est le principe de subsidiarité. Autrement dit, une autre façon de faire vivre réellement la démocratie au plus proche des individus, à l’échelle d’institutions représentatives du peuple dans lesquelles ce dernier peut se reconnaitre,

La mondialisation dans sa forme négative, à savoir l’uniformité (cf. La citation du jour : universalité vs uniformité), ne peut être qu’appauvrissement : des objets de consommation standardisés, sans âme, traversent la moitié de la planète pour pouvoir être vendus n’importe où – pollution et abrutissement par la consommation irréfléchie ; la politique des transports ferroviaires français donne la priorité aux grands axes ayant pour point central la capitale, au détriment des trains régionaux – priorité donnée à la vitesse parisienne plutôt qu’aux déplacements locaux éloignés de la capitale, aux liens entre individus proches géographiquement ; les régions existantes, dont un certain nombre coïncidait avec des communautés culturelles géographiquement, historiquement déjà formées, existantes, vont être supprimées au détriment d’entités administratives beaucoup plus grandes, encore plus éloignées du quotidien d’un individu – absence de sens, de cohésion culturelle, de proximité démocratique ; etc.

L’autonomisme qui, on l’espère, va être évoqué par les médias lors des campagnes électorales, n’est qu’une proposition constructive d’un nouveau modèle de fonctionnement démocratique, afin de renouveler un système qui ne fonctionne plus depuis fort longtemps. Il s’agit peut-être d’un véritable enjeu dans la sauvegarde de l’idéal démocratique, si tant est qu’il soit un jour applicable… Il n’est qu’une proposition constructive d’appuyer fortement le système démocratique non plus sur des normes uniformisantes, mais sur de l’humain, dans toutes ses diversités, culturelles, linguistiques, locales (= à taille humaine… nous ne sommes que des êtres humains…)…

* bunt ist schön : slogan anti-raciste allemand des années 90, signifiant « le multicolore (la variété), c’est chouette (beau) ». [ En français, ça sonne forcément moins bien, mais on comprend l’idée]

 

Il reste donc deux étapes à franchir, avant de rentrer en résistance, en janvier 2016, pour la défense de ces idéaux… :

  • les manifestations de samedi (24 octobre 2015) pour réclamer un véritable statut pour les langues régionales de France !

  • Les élections de décembre, pour tenter d’empêcher, une ultime fois, la création d’une méga-région sans âme, la fin de l’Alsace…

Mìr sìnn e Volk !

Mìr sìnn e Volk !*

Le premier ministre de la France, M. Valls, déclarait le mardi 14 octobre 2014, à l’Assemblée nationale, en réponse à une question d’un parlementaire alsacien, qu’« il n’y a pas un peuple alsacien. Il n’y a qu’un seul peuple français. » Il fut à ce moment encouragé par la majorité des élus présents dans l’hémicycle par un applaudissement de soutien à cette défense forte d’une France dite républicaine, « une et indivisible ».

Cette phrase provoqua des réactions vives en Alsace, mais passa, me semble-t-il, inaperçue dans le reste du pays.

Une majorité de Français, comme les parlementaires, comme M. Valls, ne voient dans l’Alsace rien d’autre qu’une entité administrative supplémentaire, comme toutes les autres régions de France. Fi des particularités culturelles, historiques, géopolitiques et surtout linguistiques. Vouloir défendre ces particularités relève donc pour tous ces gens d’un repli identitaire : une fois de plus, on simplifie les réalités d’un territoire, d’où en découle une stigmatisation des habitants d’une partie de ce territoire.

Les Alsaciens, quant à eux, qu’il y ait réflexion sur la notion de « peuple » ou pas, virent dans ces propos un marqueur supplémentaire de mépris, de rejet, de stigmatisation, se voyant une fois de plus refuser une identité vécue, de l’intérieur, au quotidien, celle d’Alsacien-français. Non, pas possible. Dans cette France-là, on est français, et rien d’autre ! On parle français, et rien d’autre ! On fait partie du peuple français, et rien d’autre !

La simplification, l’unicité et le manichéisme peuvent être de réels dangers, si on n’y prend garde. Pourquoi l’unité dans la diversité ne serait-elle pas possible ? Que craignent donc ces Français qui prônent haut et fort cet étendard guerrier, « une et indivisible », chaque fois qu’ils se retrouvent confrontés à l’autre ? L’altérité leur fait donc tant peur ? Se sentent-ils incapable de cohabiter avec elle ? Alors que les Alsaciens se déclarent français depuis deux siècles, il serait peut-être temps que les Français acceptent d’être des Alsaciens, aussi, un peu…

Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) propose les définitions suivantes pour le mot « peuple » :

  • A. − 1. Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes.

  • 2. P. ext. Ensemble de personnes qui, n’habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d’appartenir à une même communauté.

  • B. − 2. a) Ensemble des individus constituant une nation (v. ce mot B 2), vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

  • 3. [Le peuple institutionnalisé et doté d’une physionomie juridique] Ensemble des citoyens d’un pays qui exercent le droit de vote pour désigner leurs gouvernants.

  • C. − 1. Le peuple. L’ensemble des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes socialement, économiquement et culturellement de la société.

M. Valls a de toute évidence répondu en politicien, ne faisant clairement référence qu’au sens B du mot. Le député à l’origine de cette réponse a semble-t-il moins posé sa question comme homme politique que comme homme (entendons être humain et non pas être sexué) en se référant au sens A du terme. Vu les expressions de visage et les réactions des parlementaires ce jour-là, j’en soupçonne quelques-uns d’avoir également eu comme implicite le sens C…

Si l’on prend en compte les choses simples de la vie d’un humain, ses préoccupations quotidiennes, qu’elles soient d’ordre alimentaires ou existentielles, ses représentations, ses perceptions, son vécu du quotidien, de l’ici, du maintenant, il est clair que selon la définition A, le peuple alsacien existe. Et cela n’a rien de politique, M. Valls, vous n’avez pas à craindre pour votre France. Ce n’est pas une revendication politique. C’est une donnée sociologique.

Mìr sìnn e Volk !

* Nous sommes un peuple ! : pour ceux qui sont trop jeunes, ou ne maitriseraient pas l’allemand, j’ai emprunté ce titre (modifié et adapté) aux habitants de Leipzig qui, les premiers, ont scandé ce slogan dans les rues, les lundis, en 1989 : « Wir sind das Volk ! ».

Conseil culturel d’Alsace

Voici une initiative intéressante de l’ICA (Initiative Citoyenne Alsacienne 2010). Puisque la création de la super région semble devenue inévitable, il est peut-être trop tôt pour baisser les bras et laisser faire. Cette demande de création d’un Conseil culturel d’Alsace pourrait être un moyen de préserver les particularités culturelles, et notamment le bilinguisme…

Pour lire cet appel : Conseil culturel d’Alsace – ICA 2010

Die Gedanken sind frei – Liberté de penser

Si j’avais un gout quelconque, et un intérêt minimum, pour les citations, j’évoquerais maintenant Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant. »

Dans Die Gedanken sind frei – Meine Kindheit im Elsaβ (traduction : Les pensées sont libres – Mon enfance en Alsace), Tomi Ungerer explique que la musique et les chansons, les chants, en particulier, ont toujours eu beaucoup d’importance dans sa vie. Le thème populaire allemand Die Gedanken sind frei a toujours été sa chanson préférée. Roger Siffer l’avait déjà mise en musique en 1978.

Ce livre de Tomi Ungerer était l’objet du dernier article. Or, voici ce qu’un collectif de 150 artistes alsaciens propose après les évènements du 7 janvier 2015. d’après la version de R. Siffert (c’est le barbu-chevelu qui chante en premier) :