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Être alsacien : l’altérité intériorisée.

Du IIIe au Ier s. av. J.C., les Celtes peuplent la plaine d’Alsace. A partir des IVe et Ve s., c’est au tour des Germains, principalement les Francs et les Alamans. Les parlers alsaciens trouvent leurs sources dans ces parlers germains. Parlers qui sont restés langue de communication jusqu’au XXIe s. (avec un déclin depuis le milieu du XXe s.). Politiquement, l’Alsace passe à la Couronne de France à partir de 1648.

Autrement dit, nous parlons certes une langue germanique depuis 15 siècles, mais cela fait aussi 5 siècles que nous sommes français. Le va-et-vient récent d’un pays à l’autre ne change rien à cela (allemands de 1871 à 1918 et de 1940 à 1945). Au XXIe s., une majorité écrasante, presque absolue, d’Alsaciens, se sent français, et surtout pas allemands. Il suffit de compulser n’importe quelle Histoire de l’Alsace pour constater l’attachement des Alsaciens à la France.

La langue et la culture germaniques les rendent, certes, singuliers, dans cet état centralisateur « latin », et quand ils parlent des non-Alsaciens, l’expression « Français de l’intérieur » est assez souvent et facilement usitée. Curieusement, c’est ce genre de particularités qui pousse fréquemment les « Français de l’intérieur » à qualifier les Alsaciens  d’Allemands.

Amalgame rapide, simplificateur, et surtout non réfléchi.

– Il est à noter, tout d’abord, qu’il n’existe pas d’opposition Alsaciens/Français, qui caractériserait implicitement les Alsaciens comme des non-Français. Il s’agit bien plus d’une dichotomie  constituante d’un paradigme : « nous » (en l’occurrence les Alsaciens) et « les Français de l’intérieur ». Le complément du nom « de l’intérieur » restreignant le noyau du groupe nominal « Français », le « nous » est forcément inclusif et fait partie du continuum « Fançais ». Ainsi, en qualifiant les non-Alsaciens de « Français de l’intérieur », un Alsacien se positionne d’abord et avant tout comme étant soi-même français.

– Si, ensuite, nous appréhendons la tournure restrictive « de l’intérieur », par son expression même, on est obligé de la mettre en regard de son opposé : les Français de l’extérieur. Cela confirme d’une part le sentiment d’appartenance à un État-nation, la France, mais pourrait  également évoquer la situation des Dom-Tom, qui sont en dehors du territoire en tant que contiguïté géographique. Les Vosges, frontière géographique, suffisent-elles à établir cette séparation ? J’en doute. Pourquoi donc ce sentiment d’extériorité, d’exterritorialité ? On pourrait avancer deux hypothèses.

  1. Beaucoup de Français, eux-mêmes, confinent les Alsaciens dans ce statut. Combien d’entre nous n’ont pas déjà été confrontés à un compatriote le qualifiant peu ou prou d’allemand ? L’identité se construit toujours autour de signes de reconnaissance qui rassemblent,  d’une part, et de limites de groupe qui excluent, d’autre part. Le regard de l’autre est aussi important que le sien propre, et peut parfois occasionner des dégâts considérables… (« Car c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » A. Maalouf, Les identités meurtrières)
  2. La langue. La France, en tant qu’État-nation, s’est construite sur la notion d’unité, et notamment d’unité linguistique. Le français, la langue française, est le référentiel absolu. Mal maîtriser le système linguistique, à l’oral, et plus encore à l’écrit (cf. les travaux de la sociolinguistique), est en France un marqueur négatif stigmatisant, créant du paria, du « quasi-pas-français ». Comment donc considérer quelqu’un comme français s’il parle une autre langue ? Comment donc se considérer sereinement comme français si cette tare de la langue « étrangère » vous colle à la peau ?

Cela expliquerait, en partie, la désaffection grandissante des Alsaciens pour leur langue dans la seconde moitié du XXe siècle, en montrant par là-même un désir irrépressible d’être – enfin ? – reconnus comme Français à part entière. Ne serait-ce pas une erreur fondamentale ? Penser la complexité. N’est-ce pas là la quête première de tout être humain ? Ce vers quoi tendre pour faire de l’être-ici une humanité signifiante ? La simplification devrait être, en toute chose, le seul mal à proscrire, à fuir, à combattre. Que dire dans ce cas-là de cette volonté, en France, bien ancrée depuis la Révolution, de réduire, voire supprimer toutes disparités, afin de créer une soi-disant unité, identité… Qu’est la richesse, quand on efface, quand on essaie d’effacer toute trace d’altérité en soi ? Comment accueillir, comprendre, voire aimer l’Autre, si l’on n’a plus aucune grille de lecture disponible pour l’appréhender ? Qu’était donc la France du XVIIIe siècle ? du siècle des Lumières ? Du breton, du basque, de l’alsacien, du provençal, de l’occitan, etc. … et du « français ». Qu’en reste-t-il au XXIe siècle ? L’alsacien est, avec 600 000 locuteurs, la langue régionale la plus parlée de France, la dernière encore « vivante ». Et. Surtout. Elle arrive à un moment crucial de son histoire : disparition accélérée, ou relance dynamique.

Autrement dit, à travers cette histoire culturelle, factuelle, géographique, où elle est sans être vraiment, l’Alsace semble enfin s’être apaisée, et ouvrir les bras à cette altérité, qui n’est point un ennemi, mais qu’elle porte en elle depuis des siècles. Folie serait  de continuer à prétendre que parler deux langues relève de la schizophrénie. Tous les linguistes, psycholinguistes et sociolinguistes s’accordent pour dire que le multilinguisme est une chance inouïe pour un enfant : autant de perceptions, de grilles d’interprétation, d’expression du monde possibles, que de langues maîtrisées !

Autant de possibilités et de facilités d’ouverture à l’altérité, quand on la porte déjà en soi.

Alors, quand on parle des « Français de l’intérieur », on n’exclut pas, on ne s’isole pas, on cherche juste, maladroitement et naïvement, à ne pas dissocier le même de l’Autre, à les maintenir dans un continuum salvateur dénué de frontières, mais sans simplifier !

« L’étranger n’est pas uniquement l’Autre. Il est aussi en moi. Je n’en parle pas pour m’en plaindre ou pour refuser l’Autre. Il est en moi. »

Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, Babel, 1997.