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Minority SafePack – Initiative citoyenne européenne

Plus que quelques jours avant d’arriver à l’échéance de cette initiative citoyenne européenne : il s’agit de faire une proposition de loi à la Commission européenne, mais pour cela il faut atteindre un million de signataires avant… le 3 avril !

https://ec.europa.eu/citizens-initiative/32/public/#/

 

Testament électronique

Dìs wär’s…

La langue de communication en Alsace a été l’allemand (dans ses variantes dialectales), depuis belle lurette. A été.

Après avoir fait partie pendant plusieurs siècles du Saint Empire Romain Germanique (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation), l’Alsace passe au royaume de France au XVIIe siècle, mais garde quand même grosso modo ses particularités linguistiques jusqu’à la fin du XIXe siècle. Puis commence le va-et-vient entre la France et l’Allemagne. Allemande de 1870 à 1918 ; française de 1918 à 1940 ; allemande de 1940 à 1945 ; française depuis 1945. À chaque fois, à partir de 1870, cela entraina systématiquement des changements plus ou moins violents de langue officielle. À savoir quand même, là où les allemands toléraient par exemple l’usage du français pour les communes francophones d’Alsace, les français ne firent jamais preuve d’une telle tolérance pour toutes les autres communes non-francophones ! Au cours du chaotique XIXe siècle, les différentes variantes de l’allemand continuèrent néanmoins à rester langue de communication. Et puis arriva le traumatisme du nazisme, la mise au pas nazie, l’incorporation de force (les Malgré-nous), l’épuration , et la « répression » de l’État français par la suite : tout ce qui était systématiquement associé à l’« ennemi » était systématiquement dévalorisé et combattu, à commencer par la langue. La culpabilité prit naissance, « c’est chic de parler français », et on commença de ne plus transmettre la langue dans la deuxième partie du XXe siècle. C’est un résumé un peu simplificateur, forcément. Pour approfondir le sujet, consulter l’excellent ouvrage collectif : Histoire de la langue d’Alsace, que l’on peut trouver auprès des co-éditeurs, le réseau CANOPE de Strasbourg, ex-CRDP (espace de documentation et de ressource de l’Éducation Nationale, bien connu des enseignants), ou la maison d’édition La salde.

« Durant la décennie 1945-1955, 90% de la population était constituée de germanophones natifs, 15% de bilingues à dominante germanophone et 10% de francophones natifs. » (ibid. p.174). Alors qu’en 1946 « 91% des Alsaciens parlent le dialecte » (ibid. p. 192), en 1979 ils ne sont déjà plus que 75%. D’après l’OLCA (Office pour la Langue et la Culture d’Alsace – Elsassisches Sprochàmt), en 2012 il n’y a guère plus que 43% de personnes qui se déclarent dialectophones, et, surtout, ils ne seraient que 3% chez les 3-17 ans !

3% !

Dans une thèse de 1995 sur « la pratique du dialecte alsacien et l’identité culturelle chez l’adolescent« , François Rosenblatt conclut de façon suivante : « pour les nouvelles générations on ne peut plus parler de diglossie alsacienne » (revue Land un Sproch n° 200, décembre 2016).  Par « diglossie », on entend globalement une situation linguistique pour une communauté donnée dans laquelle deux langues sont utilisées, l’une étant plus valorisée que l’autre. C’est le cas du bilinguisme en Alsace à l’heure actuelle (pour les dialectophones) : l’alsacien pour la maison, l’intime, et le français pour l’extérieur, le public, le français étant largement survalorisé.

Encore faut-il se trouver dans une situation de bilinguisme pour pouvoir parler de diglossie… Or : 3%. À l’heure actuelle, il ne s’agit donc plus tellement de défendre le bilinguisme, mais peut-être davantage de le … relancer, redévelopper ! Dans le numéro 200 de la revue Land un Sproch, Jean-Marie Woehrling fait des constats amers : « Les richesses de Land un Sproch n’ont irrigué qu’un tout petit public et n’ont jamais su trouver l’audience méritée. […] Mais, c’est aussi, la léthargie intellectuelle de notre région, son incapacité de jeter un regard décomplexé sur la situation particulière de ce territoire, le conformisme franchouillard, qui ont rendu inaudible le message de la revue. » (p.9). Cette revue est l’outil de communication de l’excellente association « Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle« . Cette association historique rassemble des intellectuels qui sont au sommet du combat pour la défense de la langue et des particularités alsaciennes, association dont les différents membres et contributeurs publient régulièrement des ouvrages essentiels, interpellent les politiques de façon constructive, organisent des colloques, etc.

Mais leurs idées, fondamentalement progressistes, n’ont jamais trouvé écho au sein de la population alsacienne… L’Alsace rurale, celle où le dialecte est encore le plus vivace, place le FN en tête au premier tour des élections présidentielles de 2017. Être replié sur soi ne mène jamais qu’à… l’autodestruction. Ainsi soit-il.

Toutes les initiatives actuelles (largement relayées dans ces pages ces derniers temps) vont dans le bon sens : crèches en immersion, colonies dialectophones, créations artistiques en langue dialectale, enseignement bilingue, propositions politiques, etc. Mais si elles ne sont pas relayées, encouragées et soutenues par l’administration et, surtout, les médias (ainsi le veut notre époque), elles ne réussiront pas à se développer réellement, et surtout ne réussiront pas à prendre pied dans les mentalités, à gagner concrètement la population.

Constats amers.

Je laisse le combat à ceux qui sont sur place, à ceux qui sont compétents, en me contentant de leur donner visibilité.

Les contributions de ce blog n’apportent rien à l’amélioration de la situation linguistique. Elles ne font que se perdre dans l’océan sans fin des innombrables bouteilles à la mer, ses consœurs de misère, jetées sur la toile d’un clic de souris rapide et inconséquent.

Et si je croise mon semblable… dànn wìrd weder àlles guet – fuer e Paar Minüte – solàng mìr mìtnànder redde…*

 

  • Traduction : « … alors tout ira à nouveau bien – pour quelques minutes – le temps de parler ensemble… »

Ùn wàs jetzt ? : Weder Faschismus… noch Liberalismus !

Préliminaire pour les francophones (monolingues) :

Traduction du titre : « Et maintenant ? : ni fascisme… ni libéralisme ! » . « Nie wieder Faschismus » fait référence à un célèbre slogan antifasciste bien connu outre-Rhin…

En ce lendemain d’élections (premier tour de la présidentielle de 2017), c’est reparti pour le scénario de 2002. On nous refait le coup du « pacte républicain »… alors que nous avons le choix entre Macron et Le Pen ! Où est la république ici ?! Ce mot vient du latin « res publica », la « chose publique », autrement dit ce qui concerne la collectivité, ce qui concerne tout le monde, tout un chacun…

Inutile de revenir ici sur ce qu’est le Front national, un parti populiste (qui séduit le peuple en se référant exclusivement aux aspirations de base de ce dernier, dictées par la société de consommation, par le capitalisme…), d’extrême droite (raciste, autoritariste…). Un parti capitaliste et dont la vision du monde se réduit à… pas grand chose ! Si vous n’en êtes pas convaincus, passez votre chemin, je ne suis pas là pour vous convaincre. Et pour les Alsaciens qui ne l’auraient toujours pas compris (et pourtant ils sont bien nombreux – seuls quatre communes alsaciennes ont voté à gauche, quatre ! Zuem Glìck bìn ich von Schìlige/heureusement je suis de Schiltigheim – pour le reste, c’est en gros droite pour les zones urbaines, et extrême droite pour les zones rurales), le FN est profondément jacobin, et ne tolère aucune différence au sein de sa France, aucune tête ne doit dépasser : les cadres du parti voient d’un très mauvais oeil qu’une autre langue soit parlée en Alsace dans leurs rangs, l’alsacien ne sera jamais toléré par eux… enfin… encore moins que ce ne fut le cas jusqu’à présent, et c’est pour dire à quel point… !

Et Macron ? Un néo-libéral, un « banquier d’affaires » qui se cache derrière de belles étiquettes, mais qui ne prône pas grand chose de différent de son homologue féminin… Un énarque bien loin du Peuple, bien loin… Il veut baisser les dépenses publiques de « 60 milliards » : que va-t-il réduire, l’éducation, la culture, la santé et le social, ce qui fait le ciment d’une république ?! Ou bien le militaire, le violent, la haine ? Son choix est fait, avec « 10000 policiers et gendarmes supplémentaires » et « un service national universel », ce n’est pas là que se feront les économies… Et pourtant il veut faire « plus pour notre santé », mais comment ? Voudrait-il par hasard mettre en place la loi Tobin, et aller enfin ponctionner l’argent où il se trouve, chez les actionnaires et transactions boursières qui ne se préoccupent pas une seule seconde des aspirations du Peuple ? Cela m’étonnerait fort… Il surfe lui aussi sur le populisme, en promettant de restaurer « la fierté d’être français » et en relançant « une Europe protectrice » : « 5000 garde-frontières supplémentaires » ! Ma foi, nous n’en sommes qu’au début du réchauffement climatique, et les flux migratoires qui s’amorcent à peine sont franche rigolade à l’égard de ce qui va se passer avec les réfugiés climatiques à venir !

« Un fondement essentiel de toute éthique a été la règle d’or ou principe de réciprocité : traite les autres comme tu voudrais être traité. Mais la règle d’or ne peut plus avoir simplement une dimension horizontale, à savoir un « nous » et « les autres ». Nous commençons à nous rendre compte que le principe de réciprocité a aussi une dimension verticale : traite la génération suivante comme tu aurais voulu que la génération précédente te traite », Jostein Gaarder, L’héritage d’Anna.

Bref, il joue sur nos peurs, sur la peur de perdre notre sacro-saint confort…

Et l’Alsace dans tout ça ? Il veut « faire réussir nos territoires ». Chouette ! Mais qu’entend-il réellement par là ? : « Couverture en très haut débit et en 4G de tout le territoire d’ici 2022 » !?! Ainsi donc, pour « faire réussir nos territoires », il suffirait que tous « les gens qui sont nés quelque part » (Brassens) se contentent de pouvoir surfer sur leurs smartphones derniers cris grâce à la 4G généralisée !!! C’en est trop ! Nous ne sommes pas des abrutis écervelés qui n’ont pour seul objectif que de pouvoir vivre tête baissée, les yeux rivés sur les écrans de nos téléphones portables !

Alors certes, une fois de plus, je vais sembler avoir 28 ans de retard, mais il faudrait peut-être arrêter de nous prendre pour des cons (avec toutes mes excuses) : « Wir sind das Volk » ! « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk »* ! , etc.

* Traduction : « Nous sommes le peuple » : 1989…

Alors non ! Nous, Alsaciens, qui avons la chance inouïe d’être bilingues de naissances, qui sommes un lien entre les cultures et les peuples, nous ne pouvons nous réduire à de telles simplifications et à de telles inepties réductrices !

Et pourtant, aujourd’hui, j’aimerais très exceptionnellement être de Dordogne, d’Ariège ou de Seine-Saint-Denis…

Wir sind das Volk ! Mìr sìnn e Volk !

Ainsi donc, on ne nous refera pas le coup de 2002, on ne rejouera pas avec des peurs déplacées : oui, cette fois-ci, nous serons réellement autour de 80% contre la barbarie, nous serons autour de 80% à rejeter l’horreur, quelle que soit la forme qu’elle prendra : ni Le Pen, ni ses idées – ni patrie, ni patron : ni Le Pen, ni Macron !

VOTE BLANC !

P.S. : Vous l’aurez compris, il s’agit là d’un billet d’humeur. Avec toutes mes excuses… Mais on peut être à la fois alsacien et de gauche !

La citation du jour : Langue et toponymes

« Une population ne vit pas sans attaches. Elle a façonné le paysage avec sa langue, sa vision du monde, sa culture, en donnant des noms aux lieux, aux collines, aux montagnes, aux portions de plaine, aux forêts, aux rivières. Les toponymes sont tous chargés de sens et forment le noyau dur d’une langue. Même s’ils évoluent, ils conservent une signification, un sens qui dépasse la durée d’une génération. Ils permettent de ne pas rompre la chaine des générations, ils nous mettent en relation avec ceux qui nous ont précédés. La connaissance des toponymes est un moyen de promouvoir un patromoine linguistique vivant, de surmonter le sentiment de déracinement, celui d’être de nulle part. »

Histoire de la langue régionale d’Alsace, p. 49,  R. Greib, J.-M. Nierdermeyer & F. Schaffner, Editions CRDP Strasbourg et SALDE.

Je suis de nulle part !

Dans le très sérieux Süddeutsche Zeitung du lundi 18 juillet, après cinq pages, dans le premier cahier, sur les évènements turcs, un article intitulé « Gift für alle » (Poison pour tous) traite de l’attentat de Nice, « à chaud », pour ainsi dire. La journaliste a élaboré son analyse à partir de simples relevés de témoignages sur la Promenade des Anglais. Sauf que, contrairement à ce que l’on voit bien trop souvent dans beaucoup de journaux télévisés, il ne s’agit pas de simples témoignages jetés tels quels en pâture aux yeux et aux oreilles de téléspectateurs déstabilisés par l’affect, mais bel et bien d’une réflexion journalistique.

Alors qu’on se déchire par ici sur des problèmes stériles ultra sécuritaires, purement répressifs, de restriction des libertés, etc. on pouvait y lire des remarques pleines de bon sens, tels que : « Der Terror verwandelt die Menschen schleichend in Paranoide, in Rassisten, schliesslich in Feinde. Er schafft die Angst und das Chaos, die die Terroristen zum übergrossen Bösen anwachsen lassen, zu einer finsteren Macht, der man alles zutraut » (La terreur transforme sournoisement les gens en paranoïdes, en racistes, et finalement en ennemis. La peur et le chaos, grossis par les terroristes jusqu’à devenir le mal suprême, la terreur les transforme en une puissance obscure capable de tout). Et les réactions affectées sur la Promenade, à l’égard des musulmans, des Arabes, et autres étrangers et différents, font dire à l’auteure de l’article que « die 84 Toten von Nizza sind dann nicht mehr einfach die Opfer eines Gestörten. Sie stellen infrage, ob das Zusammenleben in Frankreich funktionniert » (Les 84 morts de Nice ne sont ainsi plus seulement les victimes d’un déséquilibré. Ils posent la question de la possibilité du vivre-ensemble en France).

Derrière la barbarie de l’acte, une autre horreur, celle des réactions, de certaines réactions… Être autre dans ce contexte de terreur généralisée devient de plus en plus difficile, les différences sont de moins en moins tolérées, les actes (verbaux) les plus anodins témoignent quotidiennement d’une absence total de recul, de réflexion… (Petite anecdote au passage : portant la barbe pour des raisons esthétiques, j’ai eu droit bien souvent à des « blagues » déplacées ces derniers temps…)

Autrement dit, il me semble que le contexte global est plus que jamais défavorable aux revendications alsaciennes, aux revendications humanistes de l’alsacianité que les différents acteurs culturels et militants tentent de mettre en évidence. Il devient de plus en plus difficile de faire entendre que la différence, la diversité (linguistique, culturelle, etc.) sont sources de richesse, alors même que « l’opinion publique » française semble restreindre de plus en plus les « critères » de la sacro-sainte unité française. Une et indivisible… Une utopie bien mise à mal par le fractionnement social, d’abord et avant tout.

La situation inter-nationale n’arrange rien à une situation régionale déjà catastrophique. L’enseignement bilingue n’a pas les moyens de ses objectifs, le droit local est menacé, le régime local est en danger, la langue n’est guère plus parlée par les nouvelles générations, la structure administrative et politique qui serait nécessaire pour relancer le processus de sauvegarde n’existe plus, les politiques n’ont globalement jamais eu de volonté forte dans ce domaine, les alsacophones eux-mêmes sont divisés, attentistes, défaitistes… Quant à moi…

Alors aujourd’hui, être alsacien, c’est être de nulle part !

C’est être d’une région qui n’existe (administrativement) plus – c’est avoir pour langue maternelle une langue en voie d’extinction – c’est rêver déjà d’un régime local de sécurité sociale qui n’existera bientôt plus, car n’étant pas déficitaire et ayant pour objectif le bien-être de tous – c’est de n’être jamais chez soi dans un monde qui refoule à tout-va la richesse des différences – c’est ne pas se retrouver dans un pays d’ « accueil », la France, qui fonce tête baissée dans le populisme et la surenchère guerrière – c’est peut-être être bientôt (à nouveau !) stigmatisé, parce que n’étant pas francophone « de souche » – … c’est regarder tout cela avec des yeux éberlués… d’ailleurs…

Alors, merdre, oui !

Je suis de nulle part ! Je suis Alsacien !

La citation du jour : Aliénation…

« L’aliénation, c’est le « devenir-autre » par inconscience de soi, par la précipitation à emplir cette béance de l’être qui ne sait, qui ne peut se choisir lui-même, en endossant une apparence, voire une identité – un uniforme ! – en définitive extérieurs à soi, étrangers. Un tel comportement est si fréquent en Alsace ! »

Marc Chaudeur, Le valet noir, Éditions Allewil Verlag, p. 109.

 

Chronique vagabonde – « E nejes Lied » : Neji Müsik, neji Werter, neji Sprooch

En novembre est sorti le CD « E nejes Lied« , de Nicolas Fischer et Yves Rudio.

  • Nicolas Fischer est musicien en Alsace et consacre une grande partie de son énergie au bilinguisme en intervenant notamment dans les classes bilingues et en créant, en composant de la musique pour l’apprentissage de l’allemand et de l’alsacien.
  • Yves Rudio est professeur des écoles bilingue et poète alsacien. Il s’exprime dans ses poèmes majoritairement en langue alsacienne (ayant déjà plusieurs recueils à son actif), et propose une poétique de l’ici et maintenant, résolument ancrée dans son époque et ses problématiques globales, questionnant dans son dernier recueil les injustices de notre monde (« Ùng’rechtigkeite vùn ùnsrer Welt », sous-titre du recueil).

Cet opus est le vent de fraicheur que l’on n’attendait plus. Certes, ils sont loin d’être les seuls à chanter en alsacien, bien au contraire, mais ils apportent quelque chose de nouveau qui me semble essentiel par les temps qui courent, c’est-à-dire au point où nous en sommes arrivés avec notre langue : en alliant une esthétique musicale globalement pop-variété (soignée et parfaitement exécutée par de bons musiciens) à des thématiques contemporaines qui ne soient pas alsaco-alsaciennes (le destin des migrants, la notion de libre-arbitre et de destin, l’engagement de l’individu, le questionnement de la croyance…), dans une langue à la fois claire et évocatrice, ils proposent tout simplement une œuvre qui soit totalement dénuée de tous les clichés habituellement liés à la « musique alsacienne » et qui pourrait sans problème, par son esthétique musicale grand public, se placer sans vergogne au sommet du hit-parade, s’il n’y avait la langue alsacienne pour freiner un destin « national ». En Alsace, en revanche, au pays des dialectophones, ce CD serait parfait (grâce aux thématiques et à l’esthétique musicale, comme déjà évoqué) pour réorienter positivement les représentations des Alsaciens sur leur propre langue ! Une langue qui chante par exemple la problématique des migrants sur fond pop ne relève pas du folklore, ne s’est pas perdue dans le passé ; elle est donc en phase avec son temps, elle peut être poétique, elle peut faire réfléchir, voire pousser à l’action, sans être exclusivement cantonnée aux échanges du quotidien au sein d’un foyer domestique – ce que beaucoup, beaucoup trop, d’Alsaciens pensent en ce XXIe siècle.  Il suffirait que ces titres – puis d’autres, tous les autres, déjà existants ou qui suivront – accaparent un peu les ondes, à la place des insipides produits formatés issus d’une quelconque émission de téléréalité musicale, pour amorcer le travail de revalorisation et de réappropriation de notre langue par ses propres locuteurs, par les enfants de ses locuteurs !

C’est d’ailleurs d’une certaine façon la problématique des deux chansons phare de l’album, «E nejes Lied» et «E àltes Lied». Un constat amer est dressé d’emblée, « Mìr redde nimmeh wie de Schnàwwel wàchst / Mìr redde viel liewer wie de Tele gwàtscht » («E àltes Lied»), l’action nivelante, abrutissante et uniformisante de la « culture » de masse télévisuelle remplace la communication dans/par la langue historique en devenant une nouvelle norme ; les Alsaciens eux-mêmes restant totalement passifs face à ce phénomène global, « ùn mìr tànze mìt, gràd wie àlli àndre ùn im salwe Schritt » («E àltes Lied») ; mais il n’y a pas pour autant de résignation, ce constat sert d’appel à un nouvel élan : « E àltes Lied, e àldi Sprooch / Wenn’s nur nìt gànz vergasse hesch / No sing’s doch einfàch nochemol » («E àltes Lied»). Pas d’acte révolutionnaire, mais un appel simple, fort et net à continuer à utiliser cette langue. Le pendant optimiste de cette chanson, «E nejes Lied», va plus loin. Il ne s’agit pas seulement de continuer à utiliser jusqu’à son extinction une langue multi-séculaire, mais véritablement de la renouveler, tant dans son usage que dans les capacités d’action que toute langue porte en elle : « Komm mìr sìnge e nejes Lied / Ànstànd bàbble ànstand wàrte / Ànstànd hoffe ànstànd schlofe / Ànstànd schwàddle ànstànd plàne » ( refrain de «E nejes Lied»). Ici encore, l’immobilisme et la télévision sont fortement stigmatisés.

Cet immobilisme trouve sa source dans les peurs engendrées par le monde moderne, et constitue le thème d’une chanson en soi : « Sie hàn Àngscht dàss d’Walt unter geht / Sie hàn Àngscht dàss d’Kriis bevorsteht / Sie hàn Àngscht des àlles nammt ken And » («Nix»). Mais le poète ne se pose jamais en moralisateur et n’exclue aucun individu de ses remises en cause, passant du « ils » au « nous » puis aux « tu » et « je », et de la phrase déclarative à l’interrogation : « Wàs màchsch denn dü, ùn wàs màch denn ich ? » («Nix»).

La tension entre idéal et réalité traverse tout l’album, son questionnement culminant dans le titre «Wàs glààwe» : « Saller glaubt fescht àn de Mansch / Àwer àn kenner wie dü kannsch / Wàs glààwe ? Wàs Sklàwe ? ». Les croyances, les systèmes de pensée semblent fonctionner comme des filtres et davantage paralyser l’action, ou toute possibilité de progrès. À l’instar du courant réaliste du XIXe siècle, c’est l’accumulation, l’authenticité, la simplicité des petites choses qui créent du grand. « Min kläne Derfel hät nix vum Städtel / Kenn G’schäft ùn kenn Poscht/ Nix wie ebs koscht/ […] Doch wenn de mol kommsch / Kommsch nìt um e sonscht » («Min kläne Derfel»).

Il s’agit ainsi d’abord et avant tout d’aller de l’avant, de façon constructive. Pour autant, la convocation des deux mythes constitutifs de l’alsacianité n’est en aucune façon le signe d’un quelconque passéisme. Dans «De Hàns», le héros national (qui ne sait ce qu’il veut, qui n’arrive pas à effectuer de choix, qui est constamment tiraillé entre deux pôles en apparence opposés, à l’image de l’Histoire de l’Alsace) est totalement réactualisé. Le texte original est finement et habilement détourné afin de transformer ce héros indécis perdu dans le non-être en un héros dont les envies sont enfin en adéquation avec ses choix et ses actions, afin de transformer l’éternelle tragédie alsacienne en récit ouvert avec un avenir possible, non funeste ! : « De Hàns im Schnokeloch, der kriejt jetzt wàs er will / De Hàns im Schnokeloch, der wìll jetzt wàs er kriejt ». Cette ouverture sur un possible est de plus parfaitement incarné par une ligne musicale on ne peut plus contemporaine, funky et rythmée, loin des flonflons d’une Blosmüsik désuète. Ce même ancrage musical dans notre époque se retrouve, à travers des tonalités flirtant avec le slam et un peu d’électro, dans un classique incontournable : «D’Letschte 2015». Ce célèbre texte de Germain Muller, qui semblait prophétiser la fin de la langue (?), est repris ici-même par sa femme, Dinah Faust.

« Ceci n’est pas de la musique alsacienne », Peut-on lire sur la pochette de l’album. Si l’on entend par « musique alsacienne » les fanfares de cuivre folkloriques qui ressassent les mêmes airs dans une esthétique éculée, alors on peut effectivement prendre cette assertion au pied de la lettre. Les auteurs veulent s’en détourner pour montrer leur modernité. Mais il s’agit bien plutôt d’une provocation joyeuse ! L’alsacien n’est peut-être pas encore mort, mais il n’est pas non plus déjà caduc ! Faire de la musique moderne en chantant exclusivement en alsacien n’est pas seulement possible, c’est nécessaire ! Vu son ancrage dans l’Histoire de l’Alsace, dans l’histoire de la langue, dans la modernité, dans des problématiques globales qui concernent tout un chacun, cette musique ne peut trouver de meilleur qualificatif, puisqu’elle propose de se réinventer : alsacienne !

 

Pour se faire une idée plus précise, voici trois clips avec sous-titrage en français :

  • Nix (« rien ») : excellent clip qui est en parfaite adéquation avec son propos, avec ce qu’il dénonce. Remarque pour les francophones : Vers la 30e seconde, le texte dit « que font-ils concrètement ? », qui est la traduction correcte de l’expression « wàs namme se konkret in d’Hànd ». Pour comprendre l’ironie de ce que fait le personnage à ce moment précis, il faut savoir qu’une traduction mot à mot serait : « que prend-il concrètement dans la main ? ». Cette image résume parfaitement, à mon sens, le tragique d’une certaine modernité

 

  • E nejes Lied- Changer d’air.
  • Ìwwerlawe (« survivre ») : Traite d’un sujet malheureusement bien d’actualité (sans sous-titrage mais avec les mots clés en français, sous forme d’interrogation).