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Il est urgent de ne pas cesser de réfléchir !

Voici le texte intégral d’un appel publié samedi 21 mars 2020. Je me permets de le rendre ici dans son intégralité.

Quelques passages que je me suis autorisé à mettre en évidence, parce qu’ils sont le reflet de postulats et d’une vision du monde qui doivent trouver voix…

Le site de l’appel : https://covid-entraide.fr/signe-la-petition-pour-lentraide/


Face à la pandémie, retournons la « stratégie du choc » en déferlante de solidarité !

Près de 230 personnalités parmi lesquelles des médecins, infirmier.e.s., psychologues, réanimateurs, enseignant.e.s, comédien.ne.s, paysan.ne.s, artistes, chercheuses, scientifiques, musicien.ne.s, syndicalistes, éditrices, libraires appellent à s’auto-organiser face à la pandémie de Covid-19 et à rejoindre le réseau de solidarité COVID-ENTRAIDE FRANCE.

Cet appel a été publié samedi 21 mars simultanément sur Reporterre, Bastamag, Médiapart, Lundi Matin, Politis, Terrestres, Regards, Rapports de Force, Mouvements, Contretemps

Depuis une semaine la France est entrée dans une nouvelle réalité vertigineuse. Le Covid-19 n’est plus une « petite grippe », selon nos gouvernants, mais la « pire crise sanitaire depuis un siècle ». Un choc intime qui nous fait trembler pour nos proches et toutes les personnes particulièrement fragiles. Une secousse géopolitique qui fait s’effondrer la mondialisation néolibérale comme un château de cartes. 2019 avait été une année d’incendies ravageurs en Australie, Amazonie et ailleurs, et d’immenses soulèvements populaires. 2020 a d’ores et déjà les traits d’une paralysie totale, une crise systémique majeure.

Cette pandémie achève de rendre irrespirable la vie dans un système politique et économique délirant, néfaste, mais surtout inutile au moment où un immense besoin de soin se fait sentir. Après être resté attentiste pendant un mois et demi, Emmanuel Macron a promis, pour ne pas perdre la face, que « l’État paiera […] quoi qu’il en coûte ». La « mobilisation générale » est décrétée. « Nous sommes en guerre », paraît-il, contre un « ennemi invisible ».

Face à cette rhétorique militariste, nous affirmons une autre logique. À « l’union nationale » nous préférons l’entraide générale. À la guerre, nous opposons le soin, de nos proches jusqu’aux peuples du monde entier et au vivant. En France, comme dans les autres pays, nous allons tenir ensemble pour faire face à l’épidémie. Nous allons transformer l’isolement imposé en immense élan d’auto-organisation et de solidarité collective.

Avec nos voisin.e.s, nos ami.e.s, nos familles, nos proches, nos collègues ; dans nos immeubles, nos rues, nos quartiers, nos villes et nos villages ; notamment en utilisant les réseaux sociaux, nous allons construire l’entraide à la base. Pour aider les plus fragiles qui ne peuvent pas sortir à obtenir de la nourriture. Pour garder les enfants de celles et ceux qui doivent continuer de travailler. Pour partager des informations vérifiées sur la situation. Pour se donner des nouvelles et se réconforter dans cette situation déchirante. Pour soutenir les plus précaires dans leurs luttes pour vivre. Pour faire face à une crise économique, bancaire et financière qui s’annonce dévastatrice malgré les annonces faussement rassurantes des banques centrales. En restant chez nous pour le moment, mais dans la rue dès que possible.

Face à l’ampleur du bouleversement, même Emmanuel Macron appelle à « innover dans la solidarité ». Mais nous ne sommes pas dupes du fameux « en même temps » : l’entraide que nous construisons n’est pas l’auxiliaire d’un État néolibéral défaillant. Elle ne sera pas le cheval de Troie d’une future « stratégie du choc » à base de télétravail, de « volontariat citoyen » dans des services publics détruits, et de poursuite dans la destruction des acquis sociaux au nom de « l’état d’urgence sanitaire ».

Notre solidarité est celle du peuple, de ceux d’en bas, qui se serrent les coudes pour survivre et pour vivre dignement. Elle n’a rien à voir avec celle des élites mondiales – facilement dépistées, elles -, qui se retranchent dans leurs palais dorés, protégés et désinfectés pendant que les soignant-e-s sont « au front » sans moyens et fabriquent leurs propres masques de protection en prenant tous les risques.

Pendant que les travailleurs sociaux et les institutrices gardent leurs enfants, sans consigne officielle pour se protéger, s’exposant à une contamination. Pendant que les plus précaires, les sans logis, sans papiers, sans réseaux sociaux, les intérimaires sans chômage partiel, les « indépendants » contraints au travail en danger ou sans activité, seront encore plus frappé.e.s par la crise. Pendant que les personnes âgées dans les EHPAD, les personnes handicapé-e-s à mobilité réduite, les personnes internées en hôpital psychiatrique se voient encore plus privés de liens sociaux. Pendant que les « déjà confiné.e.s », les migrant.e.s enfermé.e.s en centres de rétentions et les prisonnier-e-s voient leur situation encore aggravée. Pendant que les habitant.e.s des quartiers populaires et les personnes racisé.e.s sont parmi les premier.e.s visé.e.s par la répression liée au confinement.

Jamais l’alternative n’a été si claire, le scandale si palpable : nous jouons notre vie pendant qu’eux gèrent l’économie.

L’entraide que nous allons construire s’inscrit dans le sillage du soulèvement des peuples partout dans le monde au cours des derniers mois, du Chili au Liban, de l’Algérie au Soudan. Cette vague a répandu sur la planète la nécessité de mettre nos corps en jeu. Le Covid-19 rend indispensable, pour l’heure, leur confinement. Mais révoltées ou confinés, nous mourrons d’un système qui recherche le profit et l’efficacité et pas le soin, le pouvoir et la compétition et pas l’entraide.

Cette épidémie ravageuse n’est pas une simple réalité biologique. Elle est amplifiée par les politiques néolibérales, la destruction méthodique de l’hôpital et de l’ensemble des services publics. Si ce virus tue autant, c’est aussi parce qu’il n’y a plus assez de soignant.e.s et de lits, pas assez de respirateurs ou parce que l’hôpital tend à devenir une entreprise à flux tendu. Et si nous applaudissons chaque soir à 20h les soignant.e.s, c’est aussi pour contenir notre colère contre les gouvernants qui savaient que la tempête arrivait depuis deux mois sans rien faire.

Nous appelons donc à renforcer la solidarité et l’auto-organisation pour faire face à la pandémie et la crise systémique, partout où c’est possible, sous toutes les formes imaginables, tout en respectant la nécessité absolue du confinement pour freiner la propagation. Plus particulièrement, nous appelons à rejoindre le réseau de solidarité auto-organisé #COVID-ENTRAIDE FRANCE (https://covid-entraide.fr/) qui se constitue dans des dizaines de lieux depuis une dizaine de jours. Nous invitons à créer des groupes d’entraides locaux en ligne et sur le terrain, de notre hameau à notre village, de notre immeuble à notre ville. Nous appelons à recenser les centaines d’initiatives qui se créent à travers une cartographie collaborative (https://covidentraide.gogocarto.fr).

Ne restons pas sidéré.e.s face à cette situation qui nous bouleverse, nous enrage et nous fait trembler. Lorsque la pandémie sera finie, d’autres crises viendront. Entre temps, il y aura des responsables à aller chercher, des comptes à rendre, des plaies à réparer et un monde à construire. À nous de faire en sorte que l’onde de choc mondiale du Covid-19 soit la « crise » de trop et marque un coup d’arrêt au régime actuel d’exploitation et de destruction des conditions d’existence sur Terre. Il n’y aura pas de « sortie de crise » sans un bouleversement majeur de l’organisation sociale et économique actuelle.

Il y aura un avant et un après. Nous sommes pour l’instant confiné-e-s, mais nous nous organisons. Et, pour sûr, nous reprendrons les rues, les jardins, les outils de travail, les moyens de communication et les assemblées, ensemble.

La stratégie du choc doit s’inverser. Cette fois-ci le choc ne servira pas à affermir le contrôle, le pouvoir central, les inégalités et le néolibéralisme, mais à renforcer l’entraide et l’auto-organisation. À les inscrire dans le marbre.

INFOS :

SIGNATURE POUR LES ORGANISATIONS/ASSOCIATIONS : merci d’envoyer votre signature à entraidepandemie@riseup.net (en précisant l’organisation dans l’objet du mail)

PREMIERS SIGNATAIRES

Des participant-e-s du réseau de solidarité #COVID-ENTRAIDE FRANCE

Corinne Morel-Darleux, autrice, élue régionale et militante éco-socialiste

Pablo Servigne, chercheur in-terre-dépendant

Éric Beynel, co-délégué général de Solidaires

Cécile Gondard-Lalanne, co-déléguée générale de Solidaires

Hugo Huon, pour le Collectif Inter-Urgences

Karim Khelfaoui, médecin généraliste à Marseille

Adrien Parrot, anesthésiste-réanimateur et informaticien

Matthieu Bellahsen, psychiatre et praticien hospitalier

Sarah Kilani, médecin anesthésiste-réanimateur

Benoit Blaes, président du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes (SNJMG)

Sayaka Oguchi, médecin généraliste, trésorière du SNJMG
Emmanuelle Lebhar, interne en médecine générale, chargée de mission au SNJMG

Julien Aron, médecin néphrologue, chargé de mission au SNJMG

Vladimir Adrien, interne de l’AP-HP

Jonas Pochard, anesthésiste réanimateur

Amaury Delarge, réanimateur

Françoise Brun, infirmière

Catherine Fayet infirmière

Benjamin Royer, psychologue clinicien

Franck Prouhet, médecin généraliste

Claire Bourgogne, médecin généraliste

Marcy Pondi, anesthésiste-réanimatrice

Joachim Müllner, médecin psychiatre
Amina Ben Salah, médedecin doctorante en Neurosciences

Sabrina Ali Benali, médecin à Paris
Ben Omrane Choukri, médecin à Paris

Stéphane Lerivray, infirmier anesthésiste

Michel Robin, infirmier

Marie Llorens, infirmière urgences

Mathilde Martinot, psychiatre en hôpital public

Dominique Seydoux, médecin retraité

Aurélien Barrau, astrophysicien

Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac

Aurélie Trouvé, porte parole d’Attac

Raphaël Pradeau, porte parole d’Attac

Maximes Combes, porte parole d’Attac

Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération Paysanne

Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du Droit au Logement

Khaled Gaiji, président des Amis de la Terre France

Cyril Dion, réalisateur

Geneviève Azam, essayiste

Thomas Coutrot, économiste

Benoît Teste, secrétaire général de la FSU

Annie Déan, porte-parole du MAN

Jean-François Pellissier, porte-parole d’Ensemble!

Josep Rafanell i Orra, psychologue et écrivain

Mathilde Larrère, historienne

Patrick Farbiaz, cofondateur du collectif Pour une Ecologie Populaire et Sociale (PEPS)

Virginie Maris, philosophe

Christophe Bonneuil, historien

Leslie Kaplan, écrivaine

Dominique Méda, sociologue

Céline Pessis, historienne

Baptiste Monsaingeon, sociologue

Ludivine Bantigny, historienne

Johan Badour, éditeur

Cervaux non Disponibles

Vincent Verzat, Partager c’est Sympa

Victor Vauquois, Partager c’est Sympa

Miguel Benasayag, philosophe

François Cusset, philosophe

etc.

Kan bale an ARB, Glenmor

« Mais lorsqu’il y a un géant qui vous écrase le pied pendant une demi-heure, le fait même que vous réagissiez, que vous vous en débarrassiez, ce n’est pas de la violence, c’est de la contre-violence, c’est de l’auto-défense. » Glenmor, 26 juin 1982.

Un mìr ? Wàs wìlle mìr ? Wie làng noch wìlle mìr so widdersch màche ?

Worauf warten wir ?

Dàs es züe spät wìrd… ?

Oder ìsch es schon züe spät…

Sondage IFOP : les alsaciens à 83% pour le retour à l’Alsace

Club Perspectives Alsaciennes

2018-03-01 10_45_14-sondage ifop complet.pdf - Adobe Acrobat Reader DCA la demande des clubs de réflexion – Club Perspectives Alsaciennes, Initiative Citoyenne Alsacienne, Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle et Alsace Région d’Europe – , l’Institut de sondage IFOP a réalisé une grande enquête d’opinion sur plusieurs questions concernant l’avenir de l’Alsace, deux ans après son intégration dans le Grand Est. Ce sondage a été largement repris par la presse écrite et audiovisuelle le 20 février.

Voici le sondage ifop complet (pdf 32 pages)

Ce sondage, aux questions claires et précises, révèle qu’une large majorité des habitants de l’Alsace est hostile au Grand Est (dont seuls 8-10% en sont satisfaits) et qu’une écrasante majorité souhaite la création d’une collectivité territoriale à statut différencié fusionnant les deux départements du Rhin et dotée de compétences propres importantes (économie, enseignement, culture).

Les principaux messages à destination de l’Etat et des responsables politiques sont les suivants :

  • malgré l’intense campagne promotionnelle en…

Voir l’article original 323 mots de plus

Testament électronique

Dìs wär’s…

La langue de communication en Alsace a été l’allemand (dans ses variantes dialectales), depuis belle lurette. A été.

Après avoir fait partie pendant plusieurs siècles du Saint Empire Romain Germanique (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation), l’Alsace passe au royaume de France au XVIIe siècle, mais garde quand même grosso modo ses particularités linguistiques jusqu’à la fin du XIXe siècle. Puis commence le va-et-vient entre la France et l’Allemagne. Allemande de 1870 à 1918 ; française de 1918 à 1940 ; allemande de 1940 à 1945 ; française depuis 1945. À chaque fois, à partir de 1870, cela entraina systématiquement des changements plus ou moins violents de langue officielle. À savoir quand même, là où les allemands toléraient par exemple l’usage du français pour les communes francophones d’Alsace, les français ne firent jamais preuve d’une telle tolérance pour toutes les autres communes non-francophones ! Au cours du chaotique XIXe siècle, les différentes variantes de l’allemand continuèrent néanmoins à rester langue de communication. Et puis arriva le traumatisme du nazisme, la mise au pas nazie, l’incorporation de force (les Malgré-nous), l’épuration , et la « répression » de l’État français par la suite : tout ce qui était systématiquement associé à l’« ennemi » était systématiquement dévalorisé et combattu, à commencer par la langue. La culpabilité prit naissance, « c’est chic de parler français », et on commença de ne plus transmettre la langue dans la deuxième partie du XXe siècle. C’est un résumé un peu simplificateur, forcément. Pour approfondir le sujet, consulter l’excellent ouvrage collectif : Histoire de la langue d’Alsace, que l’on peut trouver auprès des co-éditeurs, le réseau CANOPE de Strasbourg, ex-CRDP (espace de documentation et de ressource de l’Éducation Nationale, bien connu des enseignants), ou la maison d’édition La salde.

« Durant la décennie 1945-1955, 90% de la population était constituée de germanophones natifs, 15% de bilingues à dominante germanophone et 10% de francophones natifs. » (ibid. p.174). Alors qu’en 1946 « 91% des Alsaciens parlent le dialecte » (ibid. p. 192), en 1979 ils ne sont déjà plus que 75%. D’après l’OLCA (Office pour la Langue et la Culture d’Alsace – Elsassisches Sprochàmt), en 2012 il n’y a guère plus que 43% de personnes qui se déclarent dialectophones, et, surtout, ils ne seraient que 3% chez les 3-17 ans !

3% !

Dans une thèse de 1995 sur « la pratique du dialecte alsacien et l’identité culturelle chez l’adolescent« , François Rosenblatt conclut de façon suivante : « pour les nouvelles générations on ne peut plus parler de diglossie alsacienne » (revue Land un Sproch n° 200, décembre 2016).  Par « diglossie », on entend globalement une situation linguistique pour une communauté donnée dans laquelle deux langues sont utilisées, l’une étant plus valorisée que l’autre. C’est le cas du bilinguisme en Alsace à l’heure actuelle (pour les dialectophones) : l’alsacien pour la maison, l’intime, et le français pour l’extérieur, le public, le français étant largement survalorisé.

Encore faut-il se trouver dans une situation de bilinguisme pour pouvoir parler de diglossie… Or : 3%. À l’heure actuelle, il ne s’agit donc plus tellement de défendre le bilinguisme, mais peut-être davantage de le … relancer, redévelopper ! Dans le numéro 200 de la revue Land un Sproch, Jean-Marie Woehrling fait des constats amers : « Les richesses de Land un Sproch n’ont irrigué qu’un tout petit public et n’ont jamais su trouver l’audience méritée. […] Mais, c’est aussi, la léthargie intellectuelle de notre région, son incapacité de jeter un regard décomplexé sur la situation particulière de ce territoire, le conformisme franchouillard, qui ont rendu inaudible le message de la revue. » (p.9). Cette revue est l’outil de communication de l’excellente association « Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle« . Cette association historique rassemble des intellectuels qui sont au sommet du combat pour la défense de la langue et des particularités alsaciennes, association dont les différents membres et contributeurs publient régulièrement des ouvrages essentiels, interpellent les politiques de façon constructive, organisent des colloques, etc.

Mais leurs idées, fondamentalement progressistes, n’ont jamais trouvé écho au sein de la population alsacienne… L’Alsace rurale, celle où le dialecte est encore le plus vivace, place le FN en tête au premier tour des élections présidentielles de 2017. Être replié sur soi ne mène jamais qu’à… l’autodestruction. Ainsi soit-il.

Toutes les initiatives actuelles (largement relayées dans ces pages ces derniers temps) vont dans le bon sens : crèches en immersion, colonies dialectophones, créations artistiques en langue dialectale, enseignement bilingue, propositions politiques, etc. Mais si elles ne sont pas relayées, encouragées et soutenues par l’administration et, surtout, les médias (ainsi le veut notre époque), elles ne réussiront pas à se développer réellement, et surtout ne réussiront pas à prendre pied dans les mentalités, à gagner concrètement la population.

Constats amers.

Je laisse le combat à ceux qui sont sur place, à ceux qui sont compétents, en me contentant de leur donner visibilité.

Les contributions de ce blog n’apportent rien à l’amélioration de la situation linguistique. Elles ne font que se perdre dans l’océan sans fin des innombrables bouteilles à la mer, ses consœurs de misère, jetées sur la toile d’un clic de souris rapide et inconséquent.

Et si je croise mon semblable… dànn wìrd weder àlles guet – fuer e Paar Minüte – solàng mìr mìtnànder redde…*

 

  • Traduction : « … alors tout ira à nouveau bien – pour quelques minutes – le temps de parler ensemble… »

Ùn wàs jetzt ? : Weder Faschismus… noch Liberalismus !

Préliminaire pour les francophones (monolingues) :

Traduction du titre : « Et maintenant ? : ni fascisme… ni libéralisme ! » . « Nie wieder Faschismus » fait référence à un célèbre slogan antifasciste bien connu outre-Rhin…

En ce lendemain d’élections (premier tour de la présidentielle de 2017), c’est reparti pour le scénario de 2002. On nous refait le coup du « pacte républicain »… alors que nous avons le choix entre Macron et Le Pen ! Où est la république ici ?! Ce mot vient du latin « res publica », la « chose publique », autrement dit ce qui concerne la collectivité, ce qui concerne tout le monde, tout un chacun…

Inutile de revenir ici sur ce qu’est le Front national, un parti populiste (qui séduit le peuple en se référant exclusivement aux aspirations de base de ce dernier, dictées par la société de consommation, par le capitalisme…), d’extrême droite (raciste, autoritariste…). Un parti capitaliste et dont la vision du monde se réduit à… pas grand chose ! Si vous n’en êtes pas convaincus, passez votre chemin, je ne suis pas là pour vous convaincre. Et pour les Alsaciens qui ne l’auraient toujours pas compris (et pourtant ils sont bien nombreux – seuls quatre communes alsaciennes ont voté à gauche, quatre ! Zuem Glìck bìn ich von Schìlige/heureusement je suis de Schiltigheim – pour le reste, c’est en gros droite pour les zones urbaines, et extrême droite pour les zones rurales), le FN est profondément jacobin, et ne tolère aucune différence au sein de sa France, aucune tête ne doit dépasser : les cadres du parti voient d’un très mauvais oeil qu’une autre langue soit parlée en Alsace dans leurs rangs, l’alsacien ne sera jamais toléré par eux… enfin… encore moins que ce ne fut le cas jusqu’à présent, et c’est pour dire à quel point… !

Et Macron ? Un néo-libéral, un « banquier d’affaires » qui se cache derrière de belles étiquettes, mais qui ne prône pas grand chose de différent de son homologue féminin… Un énarque bien loin du Peuple, bien loin… Il veut baisser les dépenses publiques de « 60 milliards » : que va-t-il réduire, l’éducation, la culture, la santé et le social, ce qui fait le ciment d’une république ?! Ou bien le militaire, le violent, la haine ? Son choix est fait, avec « 10000 policiers et gendarmes supplémentaires » et « un service national universel », ce n’est pas là que se feront les économies… Et pourtant il veut faire « plus pour notre santé », mais comment ? Voudrait-il par hasard mettre en place la loi Tobin, et aller enfin ponctionner l’argent où il se trouve, chez les actionnaires et transactions boursières qui ne se préoccupent pas une seule seconde des aspirations du Peuple ? Cela m’étonnerait fort… Il surfe lui aussi sur le populisme, en promettant de restaurer « la fierté d’être français » et en relançant « une Europe protectrice » : « 5000 garde-frontières supplémentaires » ! Ma foi, nous n’en sommes qu’au début du réchauffement climatique, et les flux migratoires qui s’amorcent à peine sont franche rigolade à l’égard de ce qui va se passer avec les réfugiés climatiques à venir !

« Un fondement essentiel de toute éthique a été la règle d’or ou principe de réciprocité : traite les autres comme tu voudrais être traité. Mais la règle d’or ne peut plus avoir simplement une dimension horizontale, à savoir un « nous » et « les autres ». Nous commençons à nous rendre compte que le principe de réciprocité a aussi une dimension verticale : traite la génération suivante comme tu aurais voulu que la génération précédente te traite », Jostein Gaarder, L’héritage d’Anna.

Bref, il joue sur nos peurs, sur la peur de perdre notre sacro-saint confort…

Et l’Alsace dans tout ça ? Il veut « faire réussir nos territoires ». Chouette ! Mais qu’entend-il réellement par là ? : « Couverture en très haut débit et en 4G de tout le territoire d’ici 2022 » !?! Ainsi donc, pour « faire réussir nos territoires », il suffirait que tous « les gens qui sont nés quelque part » (Brassens) se contentent de pouvoir surfer sur leurs smartphones derniers cris grâce à la 4G généralisée !!! C’en est trop ! Nous ne sommes pas des abrutis écervelés qui n’ont pour seul objectif que de pouvoir vivre tête baissée, les yeux rivés sur les écrans de nos téléphones portables !

Alors certes, une fois de plus, je vais sembler avoir 28 ans de retard, mais il faudrait peut-être arrêter de nous prendre pour des cons (avec toutes mes excuses) : « Wir sind das Volk » ! « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk » !  « Wir sind das Volk »* ! , etc.

* Traduction : « Nous sommes le peuple » : 1989…

Alors non ! Nous, Alsaciens, qui avons la chance inouïe d’être bilingues de naissances, qui sommes un lien entre les cultures et les peuples, nous ne pouvons nous réduire à de telles simplifications et à de telles inepties réductrices !

Et pourtant, aujourd’hui, j’aimerais très exceptionnellement être de Dordogne, d’Ariège ou de Seine-Saint-Denis…

Wir sind das Volk ! Mìr sìnn e Volk !

Ainsi donc, on ne nous refera pas le coup de 2002, on ne rejouera pas avec des peurs déplacées : oui, cette fois-ci, nous serons réellement autour de 80% contre la barbarie, nous serons autour de 80% à rejeter l’horreur, quelle que soit la forme qu’elle prendra : ni Le Pen, ni ses idées – ni patrie, ni patron : ni Le Pen, ni Macron !

VOTE BLANC !

P.S. : Vous l’aurez compris, il s’agit là d’un billet d’humeur. Avec toutes mes excuses… Mais on peut être à la fois alsacien et de gauche !

Première colonie de vacances en immersion en alsacien (24-29 juillet)

En voilà une bonne idée ! Dìs ìsch e gueti Idee !

F I L A L | Storchennest

maidala-elsassischLe FILAL – en collaboration avec l’OLCA et le Groupement des Théâtre du Rhin – lance cette année la « première colonie de vacances » en immersion complète en alsacien (Elsasserditsch), Champ du feu.

Il y a 20 places pour enfants de 8 à 12 ans.

Une occasion unique de faire profiter vos enfants d’un véritable bain linguistique et d’activités ludiques en alsacien.

Inscription : Filalwissembourg@free.fr

« Wessa wella mer wàs mer send gseh

Wessa wella mer wàs mer send

Erscht no, kanna mer bstemme wàs mer welle wara  »

Andre Weckmann

Voir l’article original

Pour une réforme territoriale axée sur la spécificité linguistique de l’Alsace

Des idées… à prendre ou à laisser, mais qui ont le mérite de mettre la « spécificité linguistique » au premier plan.

F I L A L | Storchennest

Par Bernard Stoessel, Monique Matter, François Schaffner, Patrick Kleinclaus.

Une Alsace longtemps prospère

La réussite économique exceptionnelle de l’Alsace, depuis 1945 jusqu’à au début des années 2000, résultait pour partie d’une dimension culturelle rhénane bilingue héritée de son histoire permettant des relations institutionnelles, technologiques, professionnelles et économiques étroites avec ses puissants voisins germanophones, Cantons Suisses et Länder d’Allemagne fédérale. Cet avantage linguistique était à la base d’une prospérité sans égale en France.

Voir l’article original 1 976 mots de plus

Résister au retour du nationalisme

Club Perspectives Alsaciennes

jean-marie-woehrlingLe CPA présente ses meilleurs vœux à tous les Alsaciens pour 2017. A cette occasion, nous réitérons celui qui nous est le plus cher, retrouver notre région Alsace. Nous débutons cette nouvelle année riche en perspectives par ce texte de Jean-Marie Woehrling, qui nous invite à résister aux sirènes du nationalisme.

Durant toute l’année 2016, nous avons assisté à une montée des nationalismes, dont le Brexit, les élections américaines, les primaires françaises et le referendum italien constituent des illustrations. Ce sont des réponses inadéquates à des questions justifiées. La globalisation, avec ses délocalisations industrielles, ses flux de populations, la paupérisation des classes moyennes, une bulle financière incontrôlable, la montée des déséquilibres climatiques, la croissance des risques terroristes, etc. incitent les populations à rechercher une protection.

Mais c’est bien vainement qu’elles pensent la trouver dans les recettes anciennes, les bons vieux « Etats-Nations ». Déjà peu convaincante pour une grande puissance comme les Etats-Unis, une telle stratégie…

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La citation du jour : Langue et toponymes

« Une population ne vit pas sans attaches. Elle a façonné le paysage avec sa langue, sa vision du monde, sa culture, en donnant des noms aux lieux, aux collines, aux montagnes, aux portions de plaine, aux forêts, aux rivières. Les toponymes sont tous chargés de sens et forment le noyau dur d’une langue. Même s’ils évoluent, ils conservent une signification, un sens qui dépasse la durée d’une génération. Ils permettent de ne pas rompre la chaine des générations, ils nous mettent en relation avec ceux qui nous ont précédés. La connaissance des toponymes est un moyen de promouvoir un patromoine linguistique vivant, de surmonter le sentiment de déracinement, celui d’être de nulle part. »

Histoire de la langue régionale d’Alsace, p. 49,  R. Greib, J.-M. Nierdermeyer & F. Schaffner, Editions CRDP Strasbourg et SALDE.

François Fillon à l’épreuve du mensonge gallois

Rien de pire qu’un politicien incapable de penser la complexité… c’est-à-dire incapable de réfléchir ! Que cesse enfin l’uniformisation destructrice !

F I L A L | Storchennest

Extrait du livre « Langues régionales au bord du gouffre? », édition Yoran, Mars 2015

François Fillon à l’épreuve du mensonge gallois 

Le 29 octobre 2012, François Fillon, candidat à la Présidence de l’UMP en campagne à Rennes nous livre un nouvel avatar de la conception civilisatrice de la langue française et de la persistance d’une approche sacralisée de l’histoire. Evoquant le « maintien de l’unité de la Nation», il ne pas craint de souligner, qu’au fil de l’Histoire, les spécificités des langues régionales ont été « gommées mais au bout du compte le résultat n’est pas si mal avec une langue et une culture française magnifique » ([1]).  Il ajoute : « Il faut préserver notre unité en combattant les comportements communautaires de nature ethnique ou régionale », citant le cas de la Belgique et de l’Espagne. De tels propos de la bouche de nos dirigeants politiques restent une source…

Voir l’article original 626 mots de plus

Ragnarök

Le ragnarök, dans la mythologie nordique, désigne ce qui est communément connu sous le terme de « crépuscule des dieux » (ragna rokkr), ou « destin fatal, fin des dieux » (ragna rok). D’après le dictionnaire Mythes & mythologies, de Larousse, « les Germains ne croyaient pas à l’éternité du monde, ni même à celle des dieux » (p.325). Lors du Ragnarök, tous les dieux, les humains, les géants, le loup Fenrir, le grand serpent de Midgard, etc., tous s’entretueront, les mers recouvriront tout, et ce sera la fin de ce monde.

Mais, ce n’est pas la fin de tout, un nouveau monde renaitra ensuite, avec de nouveaux dieux…

Si l’on s’accorde avec Mahmoud Darwich, pour dire que « je suis ma langue. Pas plus, mais pas moins », alors on pose effectivement comme postulat que la langue est un élément fondamental de l’identité. Ce n’est pas le seul, certes, il suffit de parcourir le riche dernier numéro de la revue Land un Sproch – les cahiers du bilinguisme, qui est consacré à l’identité alsacienne, et à ce que signifie « être Alsacien aujourd’hui », pour s’en rendre compte. La maitrise d’une langue commune est néanmoins fondamentale, cela permet de se comprendre, d’échanger, d’exprimer des pensées, des réflexions, de se reconnaître : l’alsacien forme communauté en Alsace. Formait… ?

Or, seuls 3 % des enfants alsaciens parlent encore la langue. Thor a déjà succombé au venin du serpent. Tyr est le dernier à être encore debout. 3 %. La fin est imminente. Les étoiles sont sur le point de s’effondrer, les mers et les fleuves de déborder, pour engloutir et recouvrir les derniers résistants à la «langue» unique… La mondialisation économique, à travers le libéralisme, n’a pour seul objectif que de faire consommer tout le monde la même chose. Et pour avoir envie des mêmes biens matériels, il faut bien qu’on soit tous « identiques », alors chassez-moi ces langues que je ne saurais voir, qui pourraient cacher des différences culturelles, d’autres façons d’entrevoir le monde !

Comment peut-on encore sauver une langue avec si peu de locuteurs ?!? Thierry Kranzer, à l’origine du FILAL, en phase avec des travaux linguistiques sérieux, prétend que c’est encore possible. Il faudrait pour cela un enseignement massif en immersion, et, donc, une volonté politique forte : cette volonté politique n’existe pas ; ou reste encore à susciter ! Peut-être qu’une action populaire radicale apporterait une quelconque inflexion politique… mais la posture révolutionnaire ne participe pas de l’habitus du peuple alsacien…

Il existe nombre d’initiatives au service de la langue régionale. Le festival Summerlied en est une. Il se tient tous les deux ans à Ohlungen, petite commune du nord de l’Alsace. C’est certes un festival musical classique, qui propose un programmation éclectique, avec des artistes variés de renommée nationale et internationale, mais c’est aussi un festival qui cherche à promouvoir, défendre, faire (re)connaître la langue alsacienne. Les artistes alsaciens chantant en langue alsacienne (peu ou prou) sont bien représentés, avec deux journées complètes leur étant particulièrement dévolues. Une variété d’animations et de programmations sont proposés : lectures de textes littéraires alsaciens, contes en alsacien, présence des principaux éditeurs et acteurs culturels du bilinguisme, etc.

Or…

Sur la route vers Ohlungen, en traversant nombre de villages alsaciens, on remarque qu’une grande majorité des panneaux présentent un ruban noir, ou un autocollant revendicatif « Alsace unie », ou encore une sorte d’addendum au nom du village dans lequel on pénètre : « im Elsass », en Alsace ! La conscience de la problématique alsacienne semble bien présente sur le territoire. Et pourtant, quand je produis des énoncés en alsacien à des interlocuteurs que je suis sûr être dialectophones, on me répond trois fois sur quatre en français ! On ne se connaît pas. La langue est définitivement reléguée aux échanges familiaux ! Même au festival, je me suis vu répondre en français…

Le samedi 13 août 2016 était censé être le « Elsässer Daa », d’après le présentateur Pierre Nuss (la journée alsacienne). Robert-Frank Jacobi et René Egles, véritables troubadours de la langue, sont programmés dans l’après-midi. Surement trop confidentiels, ou trop engagés pour le « grand public » plus nombreux du soir. Le soir sont prévus Leopoldine HH, Matskat et les strasbourgeois Weepers circus. Bien que ces derniers soient d’excellents musiciens, le chanteur ne parle pas un mot de la langue, contrairement à Leopoldine, et surtout Matskat, qui nous a fait l’honneur de chanter deux chansons en alsacien.

Deux !

Formidable « elsässer Daa » !

Le poète Yves Rudio a lu quelques-uns de ses textes le même jour sur la Scène Poétique Patrick Peter. Nous n’étions pas très nombreux. Sur les quatre parois de cet espace scénique, des affichettes présentant les grands auteurs de l’espace alsacien, dont Sebastian Brant, né à Strasbourg au XVe siècle, auteur du très célèbre Narrenschiff, best-seller de l’époque humaniste, La nef des fous. Dans « Langue et culture régionale », cahier n°6, Raymond Matzen écrit à propos de l’auteur du Narrenschiff que « s’il condamne avec rigueur tous les défauts des hommes, c’est dans l’espoir de pouvoir les aider à se corriger. Il veut que sa galerie de fous soit un « miroir » dans lequel tout un chacun pourra en partie se reconnaître et, dès lors, s’amender, se redresser. »

Alors que Yves Rudio était en train de déclamer l’un de ses textes nommé « S’Nàrreschìff », dont l’intertextualité est claire, l’affichette de Sebastian Brant s’est subitement détachée, est tombée à terre. À ce moment-là. Justement…

Le poète continua sa lecture sans sourciller.

Hasard ? Présage ?

Peu importe. Fuir ne fait pas partie des possibles. Nous n’avons pas le choix : Terminer le combat entamé, jusqu’au crépuscule, tant que nous y voyons clair, tant que nous entendons clair…

Parler notre langue jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre oreille debout pour la comprendre.

Ùn wer weiss, villicht…

Je suis de nulle part !

Dans le très sérieux Süddeutsche Zeitung du lundi 18 juillet, après cinq pages, dans le premier cahier, sur les évènements turcs, un article intitulé « Gift für alle » (Poison pour tous) traite de l’attentat de Nice, « à chaud », pour ainsi dire. La journaliste a élaboré son analyse à partir de simples relevés de témoignages sur la Promenade des Anglais. Sauf que, contrairement à ce que l’on voit bien trop souvent dans beaucoup de journaux télévisés, il ne s’agit pas de simples témoignages jetés tels quels en pâture aux yeux et aux oreilles de téléspectateurs déstabilisés par l’affect, mais bel et bien d’une réflexion journalistique.

Alors qu’on se déchire par ici sur des problèmes stériles ultra sécuritaires, purement répressifs, de restriction des libertés, etc. on pouvait y lire des remarques pleines de bon sens, tels que : « Der Terror verwandelt die Menschen schleichend in Paranoide, in Rassisten, schliesslich in Feinde. Er schafft die Angst und das Chaos, die die Terroristen zum übergrossen Bösen anwachsen lassen, zu einer finsteren Macht, der man alles zutraut » (La terreur transforme sournoisement les gens en paranoïdes, en racistes, et finalement en ennemis. La peur et le chaos, grossis par les terroristes jusqu’à devenir le mal suprême, la terreur les transforme en une puissance obscure capable de tout). Et les réactions affectées sur la Promenade, à l’égard des musulmans, des Arabes, et autres étrangers et différents, font dire à l’auteure de l’article que « die 84 Toten von Nizza sind dann nicht mehr einfach die Opfer eines Gestörten. Sie stellen infrage, ob das Zusammenleben in Frankreich funktionniert » (Les 84 morts de Nice ne sont ainsi plus seulement les victimes d’un déséquilibré. Ils posent la question de la possibilité du vivre-ensemble en France).

Derrière la barbarie de l’acte, une autre horreur, celle des réactions, de certaines réactions… Être autre dans ce contexte de terreur généralisée devient de plus en plus difficile, les différences sont de moins en moins tolérées, les actes (verbaux) les plus anodins témoignent quotidiennement d’une absence total de recul, de réflexion… (Petite anecdote au passage : portant la barbe pour des raisons esthétiques, j’ai eu droit bien souvent à des « blagues » déplacées ces derniers temps…)

Autrement dit, il me semble que le contexte global est plus que jamais défavorable aux revendications alsaciennes, aux revendications humanistes de l’alsacianité que les différents acteurs culturels et militants tentent de mettre en évidence. Il devient de plus en plus difficile de faire entendre que la différence, la diversité (linguistique, culturelle, etc.) sont sources de richesse, alors même que « l’opinion publique » française semble restreindre de plus en plus les « critères » de la sacro-sainte unité française. Une et indivisible… Une utopie bien mise à mal par le fractionnement social, d’abord et avant tout.

La situation inter-nationale n’arrange rien à une situation régionale déjà catastrophique. L’enseignement bilingue n’a pas les moyens de ses objectifs, le droit local est menacé, le régime local est en danger, la langue n’est guère plus parlée par les nouvelles générations, la structure administrative et politique qui serait nécessaire pour relancer le processus de sauvegarde n’existe plus, les politiques n’ont globalement jamais eu de volonté forte dans ce domaine, les alsacophones eux-mêmes sont divisés, attentistes, défaitistes… Quant à moi…

Alors aujourd’hui, être alsacien, c’est être de nulle part !

C’est être d’une région qui n’existe (administrativement) plus – c’est avoir pour langue maternelle une langue en voie d’extinction – c’est rêver déjà d’un régime local de sécurité sociale qui n’existera bientôt plus, car n’étant pas déficitaire et ayant pour objectif le bien-être de tous – c’est de n’être jamais chez soi dans un monde qui refoule à tout-va la richesse des différences – c’est ne pas se retrouver dans un pays d’ « accueil », la France, qui fonce tête baissée dans le populisme et la surenchère guerrière – c’est peut-être être bientôt (à nouveau !) stigmatisé, parce que n’étant pas francophone « de souche » – … c’est regarder tout cela avec des yeux éberlués… d’ailleurs…

Alors, merdre, oui !

Je suis de nulle part ! Je suis Alsacien !

« Réforme » de l’orthographe et orthographe alsacienne (ORTHAL)

On a beaucoup parlé de la « réforme de l’orthographe » ce mois de février, en France. Les médias s’en sont emparé, les politiciens également, ainsi que le tout-venant.

En France, l’orthographe a quasi valeur de symbole identitaire, voire de relique, et vouloir y toucher un tant soit peu, relève de l’hérésie pure et simple, du péché suprême. On l’a déjà souvent dit dans ces pages, le mythe (illusoire et trompeur) de la langue unique, unifiante, symbole de l’identité française, est largement partagé par l’ensemble des citoyens de ce pays. Or, presque personne ne fait la distinction entre orthographe, grammaire, système linguistique, langue (écrit et oral) ; presque tout le monde fait l’amalgame entre l’orthographe et la langue française, cette sacro-sainte langue française.

On a donc entendu tout et surtout n’importe quoi au sujet de cette soi-disant réforme. Surtout pour la critiquer négativement, la dénoncer. Touche pas à mon orthographe !

Il se trouve qu’il n’y a pas de réforme de l’orthographe en 2016, mais il y a eu des retouches proposées en 1989 par le Conseil supérieur de la langue française, rectifications « approuvées par l’Académie à l’unanimité le 3 mai 1990 » (Encyclopédie de la grammaire et de l’orthographe, La Pochothèque, p. 607). C’est bien rare, dans l’histoire de l’orthographe française, que des propositions soient admises à l’unanimité. S’en suit un déchainement médiatique, qui pousse l’Académie française, l’année suivante, à ne pas rendre ces modifications obligatoires. Pourtant, « [ces propositions] constituent, pour la plupart, des harmonisations nécessaires de pratiques indécises » (Grammaire méthodique du français, M. Riegel, J.-C. Pellat, R. Rioul, puf, p. 81). Les spécialistes ont cédé face à l’obscurantisme. Pourquoi diable les médias s’emparent-ils à nouveau de ce même sujet, 26 ans plus tard, alors qu’il n’y a strictement rien de neuf sous le soleil ? Ce n’est pas là notre sujet…

Notons simplement que la construction de l’orthographe française et son histoire (depuis la dernière partie du Moyen-Âge) est complexe, « elle obéit à des exigences parfois contradictoires dans leurs principes et sources de difficultés dans la pratique » (Encyclopédie de la grammaire et de l’orthographe, La Pochothèque, p. 601). Les Alsaciens, comme les autres Français, affirment bien haut et fort leur attachement à la langue française, et donc à son orthographe (même si ce raccourci, on l’a vu, n’a pas de sens) ; et en même temps, ils seront les premiers à prétendre que l’alsacien ne s’écrit pas… pour la simple et unique raison que la langue régionale ne leur a jamais été enseignée à l’école. Si ça ne s’enseigne pas, c’est sûrement que ça ne s’écrit pas, parce qu’il n’y a pas de système orthographique normé, ce qui signifie pas de reconnaissance institutionnelle et donc, in fine, pas d’intérêt, voire pas d’existence.

Jetons un coup d’œil du côté de la littérature alsacienne. Eh oui, ça existe : ici encore, comme elle n’a jamais été enseignée et/ou identifiée comme telle, elle a toujours été soit purement et simplement volontairement oubliée, soit ses auteurs ont été estampillés comme auteurs français ou allemands. Or, la plupart ont souvent écrit dans les trois idiomes, le français, l’allemand, l’alsacien. Ernst Stadler, Hans Arp, René Schickelé, André Weckmann, Nathan Katz, etc. Les productions poétiques et théâtrales en langue régionale, notamment, se sont largement répandues et démocratisées au XXe siècle.

Comme aucune institution n’a jamais normé la graphie, n’a jamais fait de la transcription de l’alsacien une orho/graphie (du grec orthos, « droit », « correct », et –graphos, de graphein, « écrire » : c’est-à-dire écrire correctement, selon une norme reconnue par tous), chacun faisait comme il pouvait pour adapter l’alphabet actuel (qui vient du latin, qui dérive du grec, qui dérive du phénicien…) à la transcription des sons de l’alsacien. Exactement comme ce fut le cas pour la langue française du Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle, avant d’être définitivement fixée au XVIIe siècle, avec la création de l’Académie française.

Rien de tel en Alsace. Ah si ! Mieux même ! Deux linguistes et dialectologues, E. Zeidler et D. Crévenat-Werner ont mis au point une système de transcription orthographique, l’ORTHAL, après des années de recherches et d’expérimentations. Ce système, qui comme toute orthographe « nationale » obéit à la fois à un principe phonographique et idéographique, permet à tout alsacophone de transcrire son parler. En effet, rappelons qu’il n’y a pas une langue alsacienne mais un continuum de parlers allant du haut-alémanique au francique-rhénan en passant par le bas-alémanique, avec une intercompréhension générale.

Bref, l’alsacien s’écrit, et il s’écrit même très bien.

Si bien, que personne ne pourra jamais être montré du doigt, ne pourra être stigmatisé, parce qu’il n’écrit pas comme tout le monde, ou pire, parce qu’il n’arrive pas à maitriser ce que les élites lui imposent comme norme, ou pire, parce qu’on tentera de le jeter sur un bucher, s’il cherche à proposer des variantes, aussi réfléchies et pertinentes soient-elles.

Écrire l’alsacien, écrire en alsacien, grâce à l’ORTHAL, c’est, au-delà de la joie de s’exprimer dans sa langue :

  • pratiquer une écriture qui respecte les différences tout en permettant l’intercompréhension, c’est-à-dire l’unité de communauté,
  • favoriser à travers la graphie, la langue, une identité ouverte et plurielle, loin de l’enfermement dans l’un et l’unique, prôné par la République française,
  • assumer pleinement l’union dans la diversité, les valeurs de tolérance et de respect, loin des systèmes coercitifs français pour les ainsi-nommés français.

Alors oui, en toute connaissance de cause, en tant que professeur certifié de français, j’appelle à une véritable et courageuse réforme de l’orthographe française, ainsi qu’à la généralisation de l’écriture de l’alsacien sur l’ensemble de l’aire géographique Alsace-Moselle !

« Recentralisation et néonationalisme à tous les étages »

Ce titre est le titre de l’éditorial du numéro 196 de la revue Land un Sproch, que je me permets de restituer intégralement ici. Il est rédigé par Jean-Marie Woehrling, président du Centre Culturel Alsacien et de l’association Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle – René Schickele Gesellschaft.

En accord complet avec ce bilan sur l’état actuel de l’Alsace, la France, l’Europe, je n’avais aucun intérêt à rédiger un article supplémentaire sur le sujet alors que cet éditorial le fait très justement, avec sobriété et lucidité. Il rappelle au passage, si besoin était, que les valeurs défendues (par l’association Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle, par les néo-autonomistes alsaciens, par bon nombre d’amoureux de la langue alsacienne, par ce blog, etc.) ne flirtent surtout pas avec le repli identitaire régionaliste, mais s’ancrent bien au contraire dans un monde ouvert et mouvant, loin des peurs, constamment attisées, depuis maintenant plusieurs années, à l’origine des néo-natinoalismes évoqués ici, et contre lesquels le régionalisme ouvert, dynamique et humaniste prôné s’élève. Je ne serais personnellement peut-être pas allé jusqu’au paragraphe final, touche d’espoir lié au symbolisme de la période de Noël. Les Allemands surnomment cette fête « das Fest der Liebe » (la fête de l’amour) : ce dont nous manquons peut-être de plus en plus…


«La période actuelle n’est pas réjouissante. Nous vivons une forte régression centralisatrice et nationaliste. La réforme territoriale imposée par le pouvoir parisien dans le mépris total de l’opinion des populations concernées a réduit l’idée régionale à l’état de caricature.

Le démantèlement des dernières émissions en dialecte et la reconcentration des médias publics signent la faillite de la décentralisation. Le poids des partis nationaux, tous obsédés par la seule élection présidentielle, plombe le débat public. Les évènements du 13 décembre servent d’alibi pour le retour d’un nationalisme exacerbé : on prétend regagner des populations marginalisées par l’agitation de drapeaux tricolores. On escompte démontrer la barbarie de nos adversaires en chantant « qu’un sang impur abreuve nos sillons« . L’état d’urgence sert d’alibi à la généralisation  d’un contrôle centralisé. Notre Gouvernement arbore des rhétoriques de va-t-en guerre à l’image de G.W. Bush. À gauche et à droite, on se rallie aux thèmes lepénistes. L’Europe sans frontière se fissure : nous avons de nouveau des contrôles sur le pont de Kehl* et Schengen parait condamné par la crise des réfugiés. À l’image de la France, les mouvements nationalistes gagnent du terrain dans tous les pays. En Pologne, le nouveau Gouvernement a mis les drapeaux européens au rencart. On attend avec résignation la prochaine crise, le prochain attentat, la prochaine menace de sortie de l’Europe de tel ou tel pays, le relatif échec de la COP 21.

Tout ceci pèse négativement sur notre vision d’une Alsace plurielle, attachée à faire valoir sa personnalité, pionnière pour une France fédéralisée et une Europe intégrée et solidaire. Le manque d’entrain pour les manifestations en faveur de notre langue, les catastrophiques élections régionales, les faibles réactions à la remise en cause du régime local d’assurance maladie, attestent d’un découragement empreint de fatalisme.

Mais Noël nous rappelle que c’est au plus profond de la nuit que la lumière peut surgir, du moins si nous restons en attente et si nous savons reconnaitre les signes du renouveau.»

Jean-Marie Woehrling, « Recentralisation et néonationalisme à tous les étages », in Land un Sproch, n°196, décembre 2015, p.02

*Kehl : ville frontière de Strasbourg, côté allemand.

Ùn wàs jetzt ? – « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »*

* Samuel Beckett, En attendant Godot.

« Quant  à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952, à propos de En attendant Godot.

Il y a quelques dizaines de milliers d’années, plusieurs espèces d’hominidés existaient sur cette planète, jusqu’à ce que ne persiste plus que Cro-Magnon. Toutes « les populations actuelles appartiennent à une seule et même espèce : Homo Sapiens. » (Pascal Picq, Au commencement était l’homme, p. 175) Mais il s’agit là d’une situation très récente dans l’histoire de l’humanité. « La terre des hommes a toujours été marquée par la diversité des populations et des cultures. Ce n’est pas une population d’une espèce qui supplante les autres, mais des populations africaines qui contribuent plus que les autres au génome de notre espèce actuelle. […] Mais, quelle que soit la population actuelle, aucune ne s’enracine sur une lignée isolée, fiction parfois terrifiante d’une pensée originelle. » (ibid. p. 200) Il n’y a pas d’unicité, d’unique, de simple, de simplicité. L’existence est variété et complexité. La vie tout entière sur cette planète est variété. Il suffit d’ouvrir une encyclopédie de la nature pour s’en rendre compte (si toutefois la vie moderne nous aurait trop éloignés de ce qu’est la terre sans l’homme, sous le bitume) Ainsi en est-il de même de l’être humain.

Ce petit passage par la paléoanthropologie, ce voyage éclair dans notre passé, est sans prétention. Il s’agit simplement de prendre du recul, pour remettre les choses à leur place, pour nous remettre à notre place. Pour relativiser.

Se décentrer.

Des hommes tuent aveuglément au nom d’un dieu. Ne nous aveuglons pas, nous savons très bien, pour peu que nous scrutions intelligemment les bonnes sources, les bonnes réflexions, les bonnes études, que seule la misère sociale, la détresse sont le terreau de l’extrémisme – quel qu’il soit -, et peut-être aussi quelque chose de plus terrible, qui a trait à l’essence même de l’espèce humaine, qui lui est intrinsèque… On a exterminé une grande majorité des peuples d’Amérique du sud au nom de dieu, brulé des milliers de femmes pour sorcellerie, au nom de dieu, cherché à empêcher tout pluralisme et toute voix discordante (guerres de religion en France, luttes musulmanes intestines, etc.) au nom de dieu, on a isolé, enfermé, emprisonné, tué des palestiniens, des kurdes, à cause de la différence… La barbarie n’est pas une nouveauté, au sein de l’humanité. Les français font semblant de la (re)découvrir, car ils se croyaient à l’abri, depuis quelques décennies…

On peut comprendre le besoin de croyance, de transcendance, même s’il faut constater que cela n’apporte aucune réponse profonde au besoin de compréhension de la condition humaine. Au mieux, il offre un simple paravent, qui ne résout rien, ne donne aucune explication à cette absurdité. Il faut néanmoins reconnaitre que la croyance n’a jamais été qu’un prétexte à toute barbarie, quelle qu’elle soit, pour cacher des motivations plus prosaïques, la soif de domination : soumettre indéfiniment l’autre à sa volonté et réduire la pluralité, la complexité de la vie, sources d’angoisse, afin d’apaiser la pensée, en butée contre le multiple, le divers, le dissemblable.

La tentation, donc, pourrait être grande, dans le contexte actuel : à quoi bon se battre pour une langue parlée par quelques milliers de misérables humains, quand les conflits, plus que jamais, se mondialisent. La pollution galopante et toutes ses conséquences humanitaires, sociales, géopolitiques,… est un enjeu planétaire majeur. La capacité technologique d’anéantissement de la planète en un temps record est devenue réelle. La liberté de pensée, aux temps du néocapitalisme libéral généralisé, mondialisé, est plus que jamais menacée (La croissance est érigée en doctrine absolue, les temples de la consommation remplacent d’autres lieux de culte plus anciens. Quiconque cherche à faire entendre une autre voix est taxé d’hérétique.). Ou, si l’on reste le nez dans le guidon, sans lever la tête, sans lever les yeux : à quoi bon défendre quelques alsacophones, alors que le terrorisme tue des innocents partout dans le monde, cherchant à nous mettre sur un pied d’égalité, tout en augmentant nos tensions internes.

« Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’ennemi. Il n’y a pas de barbare. il n’y a pas de peuple élu. Seulement des humains. De simples êtres humains. Lundi 16 novembre 2015, j’ai dû annoncer à mes élèves de sixième que toutes les sorties scolaires étaient annulées, interdites jusqu’au 22. Nous avions justement prévu d’assister à un spectacle-relecture de Alice au pays des merveilles. Fi des merveilles. Je n’ose décrire la déception lue dans leurs yeux, sur leurs lèvres, à l’annonce de cette annulation. Traumatisés pendant tout le weekend, déstabilisés, fragilisés, l’Éducation Nationale propose, à ces jeunes de 11 ans, en guise d’accompagnement, de les priver purement et simplement de sortie culturelle – de les priver d’expression artistique, mode d’expression à travers lequel l’être humain questionne le monde, l’univers, l’existence, depuis des milliers d’années. « L’art paléolithique est l’art le plus ancien qui soit parvenu jusqu’à nous. On a situé ses premières œuvres au paléolithique supérieur, il y a 40000 ans. » (L’art des grottes, Editions Scala). Quelle réponse fut proposée au besoin de compréhension, de questionnement de ces jeunes terrassés par l’horrible découverte de son prochain : l’absence de réflexion, de recul. Ne pense pas, et tu ne seras pas angoissé… Quelle gageure… Quelle sinistre farce.

L’art, la culture, le langage, la langue, pour questionner le monde.

Les armes, pour en proposer un seul aspect, le réduire à un seul point de vue.

Mon choix est fait. Je ne suis pas en guerre. « En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire. » (Samuel Beckett, En attendant Godot) Il n’y a pas d’autre issue, pas de différence à exterminer, pas de mal à extirper. Connaitre, comprendre et accepter les diversités originelles, connaitre, comprendre et accepter les diversités présentes, bien que nous soyons tous de la même espèce, connaitre, comprendre et accepter les points communs, les différences, les divergences.

L’unité dans la diversité. C’est notre condition. Nous sommes condamnés à accepter notre complexité et à la penser, ou à nous laisser nous auto-détruire, sans rien dire, ou en y participant…

Après une période de doutes sévères, voire de désespoir quant à l’entreprise de ce blog, à son existence et ses motivations, la raison s’est à nouveau accouplée au cœur, et l’esprit dégagé d’une brume néfaste : oui, il a raison d’être. Défendre la langue alsacienne, le bilinguisme généralisé pour un territoire qui le pratique depuis des siècles (Alsace-Moselle), qui se trouve à la frontière de plusieurs entités administratives, qui est passerelle entre cultures, c’est réaffirmer plus que jamais le besoin d’une société qui envisage la complexité et la diversité en son sein, autrement dit qui reconnaisse une part de l’humanité pour ce qu’elle est, sans chercher à la réduire à une vision uniciste, restrictive, exclusive et excluante.

Ich redt elsassisch. Je parle français. Ich rede deutsch. اتكلم العربية. Jeg snakker norsk. Parlo italiano…

Nous sommes humains. Wir sind Menschen… Mìr sìnn Mensche.

« – Allons-nous-en.

– On ne peut pas.

– Pourquoi ?

– On attend Godot. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot)

L’autonomie, une utopie ?

Dans les milieux activistes culturels alsaciens, qui se battent notamment pour une généralisation du bilinguisme depuis plusieurs décennies, le terme « autonomie » revient de plus en plus souvent. Le parti politique Unser Land, seul partie démocratique, qui a le vent en poupe, à défendre ouvertement le bilinguisme et les particularités régionales, se déclare ouvertement autonomiste.

Pour un français, un francophone bien intégré dans la nation française, qui a donc intériorisé inconsciemment – presque toujours – le centralisme jacobin, qui confond unité et uniformité, à qui on a martelé depuis sa plus tendre enfance des formules doctrinaires du type « la France est une et indivisible », l’autonomisme renvoie au séparatisme. Il mettrait donc en péril l’intégrité de la mère patrie, et ainsi, par métonymie, l’intégrité de l’individu, puisque cette « maman » ne peut être « indivisible ». L’affectif est ici bien plus sollicité que la raison. Ce raccourci entre « autonomisme » et « séparatisme destructeur de cohésion nationale » est ainsi lié à des préjugés qui résultent d’une acculturation lente d’une certaine mythologie nationale, c’est-à-dire nationalisante, se voulant ouvertement frein à toute variété culturelle et/ou linguistique en son sein ! On est donc très loin du « bunt ist schön »* et du « tous égaux, tous différents »… Uniformisation n’est pas unité (dans la diversité), nous (êtres humains) ne sommes pas des produits standardisés destinés à pouvoir être commercialisés dans n’importe quel pays…

En outre, se rajoute à ce filtre une méconnaissance (souvent totale) de la notion. Qu’est-ce que l’autonomisme exactement ? Dans l’article « Un autonomisme aux nombreux visages », paru dans le n° 195 de l’excellente revue Land un Sproch – les cahiers du bilinguisme, on explique que « le développement des statuts d’autonomie est l’expression de nouveaux besoins :     • face à un processus croissant d’uniformisation des conditions économiques et des modes de vie, un contrepoids est recherché dans une meilleure protection et de mise en valeur des particularités locales.      • Il s’agit aussi de renforcer la démocratie au plan régional en évitant la concentration des décisions dans la capitale et en diversifiant l’expression citoyenne grâce à l’existence de partis régionaux.          Il se fait jour une autre conception de l’État qui tend à ce que ce dernier conserve une neutralité culturelle pour laisser ses composantes développer leurs spécificités dans le respect d’un certain nombre de valeurs communes […]. »

L’autonomie ne consiste donc pas à faire sécession, à réclamer l’indépendance, ou à rejeter le pays dont on fait partie. Il s’agit simplement de déléguer un certain nombre de pouvoirs non régaliens (culture, éducation, politique linguistique…) à une entité politique proche de ses citoyens, et en phase (culturellement…) avec eux. C’est le principe de subsidiarité. Autrement dit, une autre façon de faire vivre réellement la démocratie au plus proche des individus, à l’échelle d’institutions représentatives du peuple dans lesquelles ce dernier peut se reconnaitre,

La mondialisation dans sa forme négative, à savoir l’uniformité (cf. La citation du jour : universalité vs uniformité), ne peut être qu’appauvrissement : des objets de consommation standardisés, sans âme, traversent la moitié de la planète pour pouvoir être vendus n’importe où – pollution et abrutissement par la consommation irréfléchie ; la politique des transports ferroviaires français donne la priorité aux grands axes ayant pour point central la capitale, au détriment des trains régionaux – priorité donnée à la vitesse parisienne plutôt qu’aux déplacements locaux éloignés de la capitale, aux liens entre individus proches géographiquement ; les régions existantes, dont un certain nombre coïncidait avec des communautés culturelles géographiquement, historiquement déjà formées, existantes, vont être supprimées au détriment d’entités administratives beaucoup plus grandes, encore plus éloignées du quotidien d’un individu – absence de sens, de cohésion culturelle, de proximité démocratique ; etc.

L’autonomisme qui, on l’espère, va être évoqué par les médias lors des campagnes électorales, n’est qu’une proposition constructive d’un nouveau modèle de fonctionnement démocratique, afin de renouveler un système qui ne fonctionne plus depuis fort longtemps. Il s’agit peut-être d’un véritable enjeu dans la sauvegarde de l’idéal démocratique, si tant est qu’il soit un jour applicable… Il n’est qu’une proposition constructive d’appuyer fortement le système démocratique non plus sur des normes uniformisantes, mais sur de l’humain, dans toutes ses diversités, culturelles, linguistiques, locales (= à taille humaine… nous ne sommes que des êtres humains…)…

* bunt ist schön : slogan anti-raciste allemand des années 90, signifiant « le multicolore (la variété), c’est chouette (beau) ». [ En français, ça sonne forcément moins bien, mais on comprend l’idée]

 

Il reste donc deux étapes à franchir, avant de rentrer en résistance, en janvier 2016, pour la défense de ces idéaux… :

  • les manifestations de samedi (24 octobre 2015) pour réclamer un véritable statut pour les langues régionales de France !

  • Les élections de décembre, pour tenter d’empêcher, une ultime fois, la création d’une méga-région sans âme, la fin de l’Alsace…

De la nécessité d’écrire l’alsacien / Werùm mìr ùnseri Sprooch schriwe solle

L’alsacien est un dialecte germanique. Pour comprendre son statut actuel, pourquoi il est en danger, et comment il faut réagir, il est nécessaire de comprendre d’où il vient, d’avoir un bref aperçu de son histoire.

À la fin du Moyen-Âge, « […] avec l’importance croissante des villes et leur entassement de gens de toutes origines, avec le grand commerce et le début du capitalisme, le besoin d’une prose d’usage quotidien se fait sentir » (Histoire de la langue allemande, Franziska Raynaud, PUF, p. 73). Ainsi se développe le moyen-haut-allemand en parallèle à la langue latine. Mais il n’y a pas encore de langue allemande commune au sens où nous pouvons l’entendre de nos jours. Au XVIIe siècle, « […] alors qu’en France et en Angleterre l’État centralisateur favorise la langue commune, en Allemagne l’anarchie politique favorise le particularisme et de ce fait le régionalisme linguistique, les dialectes » (ibidem, p. 76). « En effet, l’allemand standard d’aujourd’hui n’est pas issu d’un des nombreux dialectes, il n’a pas été une langue parlée avant d’être imposée aux dialectes grâce à l’écriture. Jusqu’à ce jour , l’ « allemand » n’est parlé nulle part tout pur spontanément : c’est une langue littéraire qui est devenue une langue commune et s’est imposée comme langue parlée au cours du dernier siècle » (ibid., p. 79). L’allemand standard actuel, que tous les petits français apprennent à l’école, vient ainsi d’une langue écrite, littéraire, qui s’est petit à petit imposée.

Le néerlandais, par exemple, s’est formé à partir du bas-francique (une langue germanique, un dialecte allemand, pour ainsi dire). Les Pays-bas ont acquis leur indépendance politique en 1658, et ce dialecte est devenu leur langue nationale actuelle : le flamand. En Allemagne, l’unité linguistique s’est faite à partir de l’influence prépondérante du dialecte utilisé par Luther pour traduire la bible, pour faire le culte et enseigner, une forme haut-saxonne de langue de chancellerie. Ce n’est qu’à partir des XVIIIe et XIXe siècles que cette langue devenue langue de la littérature classique a achevé l’unité de la langue : la communauté linguistique est née avant la communauté politique.

En France, on peut dire, sans trop simplifier, que c’est le contraire qui eut lieu. Après une unification politique, l’unification linguistique a été lentement et patiemment imposée dans tout le pays. L’Allemagne, au contraire, est de nos jours un état fédéral avec une langue commune, mais dans lequel les variantes dialectales (bien que s’étant estompées, notamment avec l’importance des villes et la mobilité économique) restent importantes.

L’alsacien n’a pas évolué de la même façon que les autres dialectes germaniques, puisque rattaché depuis le XVIIe siècle à une entité politique dont la langue principale est une langue romane, et non germanique. Avec les frontières politiques, l’Alsace n’est plus exposée de la même façon à l’allemand standard, n’est plus soumis aux mêmes politiques linguistiques, n’est plus en contact de la même façon avec les locuteurs voisins faisant partie du même continuum linguistique (Allemagne, Suisse), et évolue ainsi davantage au contact du système linguistique français. L’État français, très tôt, et avec plus de force encore depuis la Révolution française, a imposé la langue française comme seule langue administrative, nationale et officielle.

  • De fait, le français est la langue de communication, la langue de l’administration, de l’enseignement secondaire et supérieur, donc de l’expression de la pensée rationnelle, de culture, de littérature… Le français s’écrit. Et ce n’est pas rien dans ce pays. Depuis le XVIIe siècle, depuis la création de l’Académie Française, l’écrit, notamment restreint à sa forme la plus coercitive, l’orthographe, est survalorisé. Au-delà du fait qu’il en découle souvent des jugements de valeur (ne pas maitriser l’orthographe = ne pas maitriser le français, raccourci scandaleux ô combien véhiculé !), voire à travers ces jugements de valeur, il redore ainsi le blason de la langue concernée. Le français n’est-il pas une (la) langue de culture, entend-on souvent ?
  • L’alsacien est une langue de communication. Une langue de la communication orale. Majoritairement. Les Alsaciens sont d’ailleurs souvent eux-mêmes les premiers à prétendre que leur langue ne s’écrit pas. Affirmation très souvent liée à la suivante : l’alsacien est un dialecte, pas une langue.

1/ Communiquer ou écrire ?

On constate que les connotations liées à l’absence de code écrit sont fortement péjoratives.  Le sous-entendu évoqué ici étant qu’une langue sans système de transcription organisé ne serait pas une langue à part entière. Or, « la langue étant définie comme la faculté qu’ont les  hommes de s’entendre au moyen de signes vocaux » (Initiation à la linguistique, Baylon & Fabre, Nathan, p.50), les interactions entre individus se faisant en face à face (avant l’avènement des ordinateurs et téléphones portables, en tout cas…), pourquoi dénigrer une langue qui n’ait pas de code écrit normé ? Pourquoi dénigrer une langue qui soit la manifestation quotidienne d’échanges, d’interactions, de discussions, de réflexions entre les individus, entre les êtres humains (les textos, tchats et autres liens virtuels ont-ils déjà à ce point mis à mal l’importance fondamentale du face à face dans la communication interpersonnelle ?) ? « Pour le sens commun […] l’écriture est liée à la langue, issue d’elle, d’un défaut constitutif (la fugacité) qui la caractérise, elle la complète, ce qui permet d’ailleurs à une partie de l’humanité de juger l’autre : si l’écriture est un complément de la langue, alors il y a des langues incomplètes, celles qui ne sont pas écrites » (Histoire de l’écriture, Louis-Jean Calvet, Puriel, p. 8).

Mais l’alsacien s’écrit. Depuis une vingtaine d’années, des travaux de spécialistes en lien avec les pratiques existantes des scripteurs ont mis en place un système graphique, l’orthal, pour transcrire toutes les variantes de la langue alsacienne. Ce système est en cela génial et révolutionnaire qu’il n’est pas normatif. L’unification du breton n’a entre autre pas fonctionné, après guerre, car il proposait un écrit qui ne correspondait pas aux pratiques, dans lequel les locuteurs natifs ne se retrouvaient pas, ne se reconnaissaient pas. Rien de tel ici ! Cet écueil sera évité. N’importe quel locuteur alsacien peut transcrire sa variante dialectale de l’alsacien avec ce système orthographique en se faisant comprendre par n’importe quel autre locuteur d’une autre variante. – Effectivement, l’alsacien étant d’abord et avant tout une langue orale, les disparités d’un territoire à un autre sont grandes, et nous nous trouvons plutôt dans un continuum langagier dans lequel l’intercompréhension est néanmoins totale au sein de l’aire linguistique de l’alsacien. – Ce système orthographique est ainsi une première sans précédent : permettre à chacun de s’exprimer à l’écrit sans imposer telle ou telle variante diatopique ou autre. Est garanti à la fois le respect des locuteurs et la cohésion du groupe ! N’est-ce pas un bel exemple de réalisation démocratique ?

2/ Langue ou dialecte ?

La différence entre ces deux termes, chez leurs usagers, se rapporte à des représentations (positives pour la langue, négatives pour le dialecte, car considéré comme une sous-langue), plutôt qu’à des faits objectifs. Si l’on se contente de la définition du Petit Robert, l’essentiel est déjà explicité, « dialecte : forme régionale d’une langue considérée comme un système linguistique en soi. SPÉCIALT Système linguistique qui n’a pas le statut de langue officielle ou nationale, à l’intérieur d’un groupe de parlers. » Le français est une langue romane. L’alsacien est une langue germanique. Ce sont tous deux des systèmes linguistiques. L’alsacien n’est pas une dégénérescence du français, de la langue officielle, ni de l’allemand standard, comme nous l’avons vu plus haut. C’est une langue. Une langue régionale. Une langue que la France refuse toujours de reconnaitre comme telle, n’ayant toujours pas ratifié la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, contrairement à la plupart de ses voisins européens, de ses partenaires européens… C’est donc un problème purement politique, qui n’a rien à voir avec la réalité linguistique de ce système langagier. L’alsacien est une langue à part entière, un système de communication, et une langue moderne, qui s’écrit.

« L’écriture, née d’un besoin du pouvoir laïque ou du pouvoir religieux, est devenue ensuite un enjeu de pouvoir, et le demeure d’une certaine façon, aujourd’hui » (ibid., p. 272). Pas besoin d’aller chercher ailleurs, l’alsacien est un parfait exemple pour illustrer ce propos de L.-J. Calvet.

Avec la réforme en cours, l’Alsace en tant qu’entité politique va disparaitre au 1er janvier 2016. Les quelques initiatives politiques (c’est-à-dire émanant du pouvoir) prises ces dernières années pour promouvoir la langue alsacienne, à l’oral et à l’écrit, risquent d’être très fortement remises en question. Quel intérêt une nouvelle région (Champagne-Ardenne + Lorraine + Alsace) de France, pays non fédéral, en période de « crise » économique de surcroit, pourrait-elle avoir à soutenir la langue d’une minorité flagrante de ses habitants (les alsacophones bilingues ne représenteraient que 10 % de cette région en cours de création)  ? Surtout quand cette langue n’a strictement aucun statut officiel reconnu, ni au niveau régional, ni (encore moins) au niveau national ? A priori aucun. « L’extrême inégalité numérique des communautés linguistiques est aggravée par les importantes différences de statut que chacune, ou chacune de leur fraction, peut recevoir suivant les États entre lesquels elles sont réparties. […] Indigènes ou étrangères, toutes les langues minoritaires sont ainsi l’objet de politiques qui les mènent à la disparition : les langues indigènes par une régression territoriale dans leur région d’origine et toutes en raison d’un effacement dans les milieux urbains, où le fractionnement des groupes rend plus rapide leur dépersonnalisation. Ces processus complexes convergent vers la déculturation des minorités, impliquant leur acculturation à la majorité de plus en plus dominante, qui s’opère, au cours des générations, par l’abandon des langues ancestrales au profit de l’usage grandissant, imposé comme nécessaire – et même souvent volontaire -, des langues de l’école, du travail, du pouvoir et du prestige. C’est ce transfert linguistique (language shift) intergénérationnel qui double la diffusion linguistique spatiale et mène à l’atrophie, à la résorption et à la disparition, à terme, de toutes les langues minoritaires. » (Atlas des langues du monde, Roland Breton, éd. autrement, p. 38).

Avec la création de la super-région en marche, le processus de « fractionnement des groupes », d’ « acculturation », ne fera que s’accélérer de façon incisive. À se demander si l’une des raisons de cette réforme ne serait pas de mettre un terme définitif aux particularités linguistiques alsaciennes, aux particularités culturelles, à la richesse de la différence au sein d’un même territoire…

Puisque notre langue n’a pas de reconnaissance légale, n’a pas de statut officiel, à nous de l’imposer comme une vraie langue de communication (parlons alsacien, tous les jours, en tous lieux, publics ou privés !) et montrons-la, offrons-lui une reconnaissance de fait par l’écriture (qu’elle soit écrite, tous les jours, dans les journaux, dans la littérature, dans les actes administratifs de notre région, etc. dans tous les échanges écrits du quotidien.) !

Rendre son écriture évidente pour tous, écrire l’alsacien, écrire en alsacien, permettrait :

  • de réorienter positivement les représentations des alsacophones sur leur propre langue ;
  • de réactiver l’attrait pour cette langue qui ne serait donc progressivement plus perçue comme ringarde, mais comme ce qu’elle est intrinsèquement, comme toutes les autres langues : une langue digne d’intérêt ;
  • de souder une communauté linguistique pour l’empêcher de se dissoudre dans une culture majoritaire dominante ;
  • de la rendre digne d’intérêt (au vu des représentations évoquées ci-dessus) de devenir une langue de pouvoir, de travail, de l’école, de prestige…
  • de lui conférer, de fait, un statut aux yeux des non-alsacophones, de la rendre visible, en jouant toujours sur ces mêmes représentations : une langue écrite est une langue à part entière ;
  • de la transmettre, de l’enseigner aux générations futures et aux non-alsacophones !

 

Être alsacien : l’altérité intériorisée.

Du IIIe au Ier s. av. J.C., les Celtes peuplent la plaine d’Alsace. A partir des IVe et Ve s., c’est au tour des Germains, principalement les Francs et les Alamans. Les parlers alsaciens trouvent leurs sources dans ces parlers germains. Parlers qui sont restés langue de communication jusqu’au XXIe s. (avec un déclin depuis le milieu du XXe s.). Politiquement, l’Alsace passe à la Couronne de France à partir de 1648.

Autrement dit, nous parlons certes une langue germanique depuis 15 siècles, mais cela fait aussi 5 siècles que nous sommes français. Le va-et-vient récent d’un pays à l’autre ne change rien à cela (allemands de 1871 à 1918 et de 1940 à 1945). Au XXIe s., une majorité écrasante, presque absolue, d’Alsaciens, se sent français, et surtout pas allemands. Il suffit de compulser n’importe quelle Histoire de l’Alsace pour constater l’attachement des Alsaciens à la France.

La langue et la culture germaniques les rendent, certes, singuliers, dans cet état centralisateur « latin », et quand ils parlent des non-Alsaciens, l’expression « Français de l’intérieur » est assez souvent et facilement usitée. Curieusement, c’est ce genre de particularités qui pousse fréquemment les « Français de l’intérieur » à qualifier les Alsaciens  d’Allemands.

Amalgame rapide, simplificateur, et surtout non réfléchi.

– Il est à noter, tout d’abord, qu’il n’existe pas d’opposition Alsaciens/Français, qui caractériserait implicitement les Alsaciens comme des non-Français. Il s’agit bien plus d’une dichotomie  constituante d’un paradigme : « nous » (en l’occurrence les Alsaciens) et « les Français de l’intérieur ». Le complément du nom « de l’intérieur » restreignant le noyau du groupe nominal « Français », le « nous » est forcément inclusif et fait partie du continuum « Fançais ». Ainsi, en qualifiant les non-Alsaciens de « Français de l’intérieur », un Alsacien se positionne d’abord et avant tout comme étant soi-même français.

– Si, ensuite, nous appréhendons la tournure restrictive « de l’intérieur », par son expression même, on est obligé de la mettre en regard de son opposé : les Français de l’extérieur. Cela confirme d’une part le sentiment d’appartenance à un État-nation, la France, mais pourrait  également évoquer la situation des Dom-Tom, qui sont en dehors du territoire en tant que contiguïté géographique. Les Vosges, frontière géographique, suffisent-elles à établir cette séparation ? J’en doute. Pourquoi donc ce sentiment d’extériorité, d’exterritorialité ? On pourrait avancer deux hypothèses.

  1. Beaucoup de Français, eux-mêmes, confinent les Alsaciens dans ce statut. Combien d’entre nous n’ont pas déjà été confrontés à un compatriote le qualifiant peu ou prou d’allemand ? L’identité se construit toujours autour de signes de reconnaissance qui rassemblent,  d’une part, et de limites de groupe qui excluent, d’autre part. Le regard de l’autre est aussi important que le sien propre, et peut parfois occasionner des dégâts considérables… (« Car c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » A. Maalouf, Les identités meurtrières)
  2. La langue. La France, en tant qu’État-nation, s’est construite sur la notion d’unité, et notamment d’unité linguistique. Le français, la langue française, est le référentiel absolu. Mal maîtriser le système linguistique, à l’oral, et plus encore à l’écrit (cf. les travaux de la sociolinguistique), est en France un marqueur négatif stigmatisant, créant du paria, du « quasi-pas-français ». Comment donc considérer quelqu’un comme français s’il parle une autre langue ? Comment donc se considérer sereinement comme français si cette tare de la langue « étrangère » vous colle à la peau ?

Cela expliquerait, en partie, la désaffection grandissante des Alsaciens pour leur langue dans la seconde moitié du XXe siècle, en montrant par là-même un désir irrépressible d’être – enfin ? – reconnus comme Français à part entière. Ne serait-ce pas une erreur fondamentale ? Penser la complexité. N’est-ce pas là la quête première de tout être humain ? Ce vers quoi tendre pour faire de l’être-ici une humanité signifiante ? La simplification devrait être, en toute chose, le seul mal à proscrire, à fuir, à combattre. Que dire dans ce cas-là de cette volonté, en France, bien ancrée depuis la Révolution, de réduire, voire supprimer toutes disparités, afin de créer une soi-disant unité, identité… Qu’est la richesse, quand on efface, quand on essaie d’effacer toute trace d’altérité en soi ? Comment accueillir, comprendre, voire aimer l’Autre, si l’on n’a plus aucune grille de lecture disponible pour l’appréhender ? Qu’était donc la France du XVIIIe siècle ? du siècle des Lumières ? Du breton, du basque, de l’alsacien, du provençal, de l’occitan, etc. … et du « français ». Qu’en reste-t-il au XXIe siècle ? L’alsacien est, avec 600 000 locuteurs, la langue régionale la plus parlée de France, la dernière encore « vivante ». Et. Surtout. Elle arrive à un moment crucial de son histoire : disparition accélérée, ou relance dynamique.

Autrement dit, à travers cette histoire culturelle, factuelle, géographique, où elle est sans être vraiment, l’Alsace semble enfin s’être apaisée, et ouvrir les bras à cette altérité, qui n’est point un ennemi, mais qu’elle porte en elle depuis des siècles. Folie serait  de continuer à prétendre que parler deux langues relève de la schizophrénie. Tous les linguistes, psycholinguistes et sociolinguistes s’accordent pour dire que le multilinguisme est une chance inouïe pour un enfant : autant de perceptions, de grilles d’interprétation, d’expression du monde possibles, que de langues maîtrisées !

Autant de possibilités et de facilités d’ouverture à l’altérité, quand on la porte déjà en soi.

Alors, quand on parle des « Français de l’intérieur », on n’exclut pas, on ne s’isole pas, on cherche juste, maladroitement et naïvement, à ne pas dissocier le même de l’Autre, à les maintenir dans un continuum salvateur dénué de frontières, mais sans simplifier !

« L’étranger n’est pas uniquement l’Autre. Il est aussi en moi. Je n’en parle pas pour m’en plaindre ou pour refuser l’Autre. Il est en moi. »

Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, Babel, 1997.

Les manifestations : derniers sursauts d’une minorité d’agités ou début d’un renouveau constructif ?

Une nouvelle manifestation contre la création d’une grande région est s’est tenue aujourd’hui à Strasbourg.  Après Colmar, puis Mulhouse. Les médias régionaux, mais également nationaux, commencent à couvrir ces évènements. Habitant loin de l’Alsace, je me tiens principalement informé par le médium technologique qu’est internet. A force de chercher des informations, sans pour autant avoir fait une analyse précise du phénomène, il me semble que, globalement, les articles ont tendance à marginaliser la mouvance par l’emploi d’un lexique et/ou de quelques informations anodines, mais qui orientent fortement la lecture par leur forte charge péjorative implicite. On cite souvent le parti autonomiste Unser Land. Les journalistes tentent également de faire le tour des organisateurs, et citent souvent la présence de « l’extrême droite », dès fois même juste après avoir évoqué Unser Land.

Tout d’abord, l’extrême droite est quasiment absente des ces manifestations, ou alors très fortement minoritaire. Heureusement !

Il faut savoir, ensuite, que ces manifestations sont d’abord et avant tout le résultat d’une très forte mobilisation citoyenne sur les réseaux sociaux. Plusieurs collectifs en sont à l’origine. Je ne peux les citer tous ici, ni donner les adresses exactes, puisque n’utilisant moi-même pas du tout ce genre d’outils. Mais plusieurs sont d’accès libre, pas besoin d’avoir un compte, et cela permet de se faire une très bonne idée de l’ampleur du phénomène. On peut citer les collectifs Alsaciens réunis, Elsassland, etc.

Deux autres associations culturelles apolitiques d’importance ont appelé à manifester :

Culture et bilinguisme d’Alsace et de Moselle – René Schickele Gesellschaft

Initiative Citoyenne Alsacienne

Les appels émanent donc de regroupements d’individus (réseaux sociaux) ou d’associations culturelles structurées totalement apolitiques.

Le seul parti politique soutenant depuis le début la contestation est :

Unser Land

Certes, ils sont autonomistes et parfois virulents, mais il est quand même à remarquer que c’est la première fois depuis plusieurs décennies qu’émerge un parti en Alsace, défendant l’identité locale, qui ne soit pas d’extrême droite ! Fi du FN et de « Alsace d’abord » qui ont sali la revendication culturelle en Alsace !  Unser Land est politiquement plutôt au centre, à tendances écologistes diront certains, plutôt démocrate-chrétiens, disent-ils eux-mêmes. Bien trop à droite à mon gout, mais ce recentrage est suffisamment signifiant pour être relevé, c’est le signe d’une évolution notable dans la société alsacienne : il n’est plus honteux de dire : « je suis alsacien », ce n’est plus l’expression d’une dérive extrémiste, mais le résultat d’une prise de conscience de la réalité et de la complexité de l’identité alsacienne.

Lors des débats en troisième lecture à l’Assemblée nationale, où quelques élus alsaciens ont tenté une dernière fois de défendre leur région, un élu PS alsacien dont j’ai malheureusement oublié le nom, a fortement dénigré les manifestations précédentes en stigmatisant Unser Land, qui d’après lui était le principal instigateur de ces agitations. De ce fait, il a surtout étalé sa méconnaissance, ou son désintérêt, de l’histoire spécifique des particularités politiques de la région d’une part, et nié l’élan citoyen en cours en le rabaissant à l’agitation d’un parti qualifié exagérément d’extrémiste, d’autre part.

Alors non, ce ne sont pas quelques agitateurs extrémistes qui se replient sur eux-mêmes, mais l’expression d’une conscience forte d’une population qui commence à se dire : en fait, parler alsacien, ce n’est pas honteux… Ou pour citer l’appel de l’ICA : « Nous ne manifestons pas pour la survie de l’Alsace d’hier, mais pour la construction de l’Alsace de demain.«