Mìr sìnn e Volk !

Mìr sìnn e Volk !*

Le premier ministre de la France, M. Valls, déclarait le mardi 14 octobre 2014, à l’Assemblée nationale, en réponse à une question d’un parlementaire alsacien, qu’« il n’y a pas un peuple alsacien. Il n’y a qu’un seul peuple français. » Il fut à ce moment encouragé par la majorité des élus présents dans l’hémicycle par un applaudissement de soutien à cette défense forte d’une France dite républicaine, « une et indivisible ».

Cette phrase provoqua des réactions vives en Alsace, mais passa, me semble-t-il, inaperçue dans le reste du pays.

Une majorité de Français, comme les parlementaires, comme M. Valls, ne voient dans l’Alsace rien d’autre qu’une entité administrative supplémentaire, comme toutes les autres régions de France. Fi des particularités culturelles, historiques, géopolitiques et surtout linguistiques. Vouloir défendre ces particularités relève donc pour tous ces gens d’un repli identitaire : une fois de plus, on simplifie les réalités d’un territoire, d’où en découle une stigmatisation des habitants d’une partie de ce territoire.

Les Alsaciens, quant à eux, qu’il y ait réflexion sur la notion de « peuple » ou pas, virent dans ces propos un marqueur supplémentaire de mépris, de rejet, de stigmatisation, se voyant une fois de plus refuser une identité vécue, de l’intérieur, au quotidien, celle d’Alsacien-français. Non, pas possible. Dans cette France-là, on est français, et rien d’autre ! On parle français, et rien d’autre ! On fait partie du peuple français, et rien d’autre !

La simplification, l’unicité et le manichéisme peuvent être de réels dangers, si on n’y prend garde. Pourquoi l’unité dans la diversité ne serait-elle pas possible ? Que craignent donc ces Français qui prônent haut et fort cet étendard guerrier, « une et indivisible », chaque fois qu’ils se retrouvent confrontés à l’autre ? L’altérité leur fait donc tant peur ? Se sentent-ils incapable de cohabiter avec elle ? Alors que les Alsaciens se déclarent français depuis deux siècles, il serait peut-être temps que les Français acceptent d’être des Alsaciens, aussi, un peu…

Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) propose les définitions suivantes pour le mot « peuple » :

  • A. − 1. Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes.

  • 2. P. ext. Ensemble de personnes qui, n’habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d’appartenir à une même communauté.

  • B. − 2. a) Ensemble des individus constituant une nation (v. ce mot B 2), vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

  • 3. [Le peuple institutionnalisé et doté d’une physionomie juridique] Ensemble des citoyens d’un pays qui exercent le droit de vote pour désigner leurs gouvernants.

  • C. − 1. Le peuple. L’ensemble des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes socialement, économiquement et culturellement de la société.

M. Valls a de toute évidence répondu en politicien, ne faisant clairement référence qu’au sens B du mot. Le député à l’origine de cette réponse a semble-t-il moins posé sa question comme homme politique que comme homme (entendons être humain et non pas être sexué) en se référant au sens A du terme. Vu les expressions de visage et les réactions des parlementaires ce jour-là, j’en soupçonne quelques-uns d’avoir également eu comme implicite le sens C…

Si l’on prend en compte les choses simples de la vie d’un humain, ses préoccupations quotidiennes, qu’elles soient d’ordre alimentaires ou existentielles, ses représentations, ses perceptions, son vécu du quotidien, de l’ici, du maintenant, il est clair que selon la définition A, le peuple alsacien existe. Et cela n’a rien de politique, M. Valls, vous n’avez pas à craindre pour votre France. Ce n’est pas une revendication politique. C’est une donnée sociologique.

Mìr sìnn e Volk !

* Nous sommes un peuple ! : pour ceux qui sont trop jeunes, ou ne maitriseraient pas l’allemand, j’ai emprunté ce titre (modifié et adapté) aux habitants de Leipzig qui, les premiers, ont scandé ce slogan dans les rues, les lundis, en 1989 : « Wir sind das Volk ! ».

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