Chronique vagabonde : Die Gedanken sind frei, Tomi Ungerer

Die Gedanken sind frei ¹, de Tomi Ungerer, est une version en langue allemande de Á la guerre comme à la guerre. Dessins et souvenirs d’enfance. Il en a également rédigé une version anglaise pour les Etats-Unis. À travers un récit qui mêle dessins personnels, documents d’époque et souvenirs, l’auteur donne à voir une partie de sa vie d’enfant en Alsace, dans une période trouble et bien spécifique, l’occupation nazie de 1940 à 1945. Une façon d’allier un parcours personnel à l’Histoire, à mi-chemin entre le récit de vie et la chronique, ces mémoires passent du texte à l’image, tout comme Tomi Ungerer et les Alsaciens ayant vécu à cette époque passèrent du français à l’allemand, de l’allemand au français…

Les documents, textes et dessins de Tomi Ungerer se complètent, se font écho, s’enrichissent mutuellement, dialoguent ensemble. Volontairement. La langue nationale apportée en Alsace a en revanche toujours été imposée, par la force, comme le rappelle au passage l’auteur de cet ouvrage. En 1940, ce fut l’allemand. En 1945, ce fut le français. En 1940, toute présence, trace, utilisation de la langue française fut sévèrement réprimée. En 1945, même rengaine, mais pour l’alsacien cette fois-ci. Pas l’allemand. Non. L’alsacien. Comme si, pour un Français, il n’y avait à l’époque aucune différence entre ces deux langues. Ce beau récit de Tomi Ungerer montre pourtant bien que l’occupant nazi était détesté par les Alsaciens. Il ne serait certainement pas venu à l’esprit des Alsaciens de l’époque de continuer à parler quotidiennement la langue de l’occupant. La maitriser fut un atout énorme, au moment de la reconstruction, dans ces temps troubles. Maitriser le français, aussi. Et puis reste l’alsacien, la langue maternelle, la langue du quotidien, des rapports interpersonnels, la langue la plus neutre.

Mais seulement voilà, cette langue neutre est un dialecte germanique et, en 45, les germains étaient encore des ennemis… [Il semblerait malheureusement que ce point de vue de franco-francophone n’ait pas disparu depuis lors, ne s’est jamais totalement dissipé ; en attestent certains passages d’autres articles de ce site ou, témoignage récent, même si simpliste dans son énoncé, la chanson « Le vacancier » du groupe de musique « Hopla Guys« .] Certains ardents défenseurs du bilinguisme franco-allemand en Alsace voient cette région comme étant culturellement à cheval sur deux pays. C’est vrai. Et c’est important de maintenir et d’encourager cette fonction de trait d’union, de rassembleur, dans un monde où le repli sur soi menace… Mais je préfère la notion d’entre-deux. Ni allemand. Ni français. Les deux à la fois, et autre chose aussi, intrinsèquement. Alsacien. Un être au monde qui ne s’identifie pas à un État-nation. Bien plus, un être-ici qui refuse d’être assimilé à une case prédéfinie réductrice. N’être d’aucune nation c’est aussi être de toutes les communautés, être ouvert au monde ! S’ouvrir au monde ne signifie pas se diluer dans un magma lissant et effaçant les disparités, mais se réjouir des apports autres.

L’Alsace comme symbole, une utopie où il fait bon vivre ensemble, valeur à laquelle on aimerait s’identifier…

« Die elsässische Krankheit ist immer das Vergleichen. Für die Franzosen sind wir >des boches<, für die Deutschen >Franzosenköpfe<. Wir bezeichnen die Deutschen als >Schwowe<, die Franzosen als >Hase<. In jener Zeit waren für mich die Deutschen lächerlich, die Franzosen ohne Fehl und Tadel, bis sie zurückkamen. » ²

Jusqu’à ce qu’ils reviennent. Car ils ne nous ont pas mieux traités que les précédents. Assimiler. Maitre mot dérisoire.

J’espère que Tomi Ungerer, citoyen alsacien du monde, ne m’en voudra pas d’avoir mêlé son beau texte au piètre mien. Si tant est qu’il tombe un jour sur ces pages perdues, ruelles désertes s’y complaisant.  Après ce très léger vagabondage, il est juste de lui redonner sa place ; pour finir, quelques extraits de la partie liminaire pouvant tenir lieu de préface.

« Beim Elsässer ist, ganz darwinistisch, ein Arm länger als der andere. Der lange Arm ist nützlich, um die deutsche Kuh überm Rhein zu melken oder die französische hinter der « blauen Linie der Vogesen ». Aber nicht nur zum Melken, sondern auch, um sich die Hand zu geben. […] Das Elsaβ ist wie ein Eintopfgericht : Kelten, Franken, Römer, Alemannen, Helveter, Franzosen, Deutsche, Italiener und Juden haben ihre Spuren hinterlassen. Und doch hat diese Mischung eine stark ausgeprägte Identität. Kommt einer ohne Arroganz, ist er bei uns willkommen. Adaptiert… adoptiert. […] Dem Elsässer ist das Wort >Heimat< lieber als >Vaterland<. Die Kinder der Mutter Elsaβ, ständig von zwei eifersüchtigen Nachbarn abwechselnd vergewaltigt und gehätschelt, leiden an ihrer Identität : Franzosen ? Deutsche ? Das Elsaβ zeigt sich wie eine Kaiserschnittnarbe auf der Landkarte Europas, jetzt schön geflickt. Zwei Nationen wurden zusammengenäht, die sich seit zwei Jahrhunderten um dieses Schlaraffenland gezankt haben. In Berlin gab es eine Mauer. Im Elsaβ hatten wir drei : eine gallische, eine teutonische und eine Klagemauer. Denn die Elsässer klagen gerne wie Juden, und so heiβt es in unserem Liedl vom Hans im Schnokeloch Und was er hätt, das will er net, und was er will, das hätt er net. […] Es gibt kein anderes Mittel gegen Vorurteile, Haβ und Ungerechtigkeit als die persönliche Bewuβtseinsentwicklung, die uns unsere Pflichten diktiert. » ³

Traductions personnelles :

¹ Les pensées sont libres

² La maladie alsacienne est toujours la comparaison (l’assimilation). Pour les Français nous sommes des <boches>, pour les Allemands des <têtes de français>. Nous désignons les Allemands comme des <<souabes>>, les Français comme des <lapins>. A cette époque, les Allemands étaient pour moi ridicules, les Français parfaits, jusqu’à ce qu’ils reviennent.

³ L’Alsacien a un bras plus long que l’autre, c’est darwinien. Le bras long est utile pour traire la vache allemande par-dessus le Rhin, ou la vache française derrière la « ligne bleue des Vosges ». Pas seulement pour traire, mais aussi pour se donner la main. […] L’Alsace est comme un plat unique : des Celtes, des Francs, des Romains, des Alamans, des Helvètes, des Français, des Allemands, des Italiens et des Juifs ont laissé leurs traces. Et pourtant ce mélange a une identité très marquée. Si on vient sans arrogance, on est bienvenu chez nous. Adapté… adopté. L’Alsacien préfère le mot pays d’origine/berceau [note de traduction : il n’y a pas d’équivalent français à ce mot allemand, difficile à traduire] au mot patrie. Les enfants de la mère Alsace, constamment violés et pouponnés en alternance par deux voisins jaloux, souffrent de leur identité : Français ? Allemands ? L’Alsace apparait sur la carte d’Europe comme une cicatrice de césarienne, maintenant joliment recousue. Deux nations, qui se sont querellées pendant deux siècles pour ce pays de cocagne, ont été cousues ensemble. Il y eut un mur à Berlin. En Alsace nous en avions trois : un gaulois, une teuton et un mur des lamentations. Car les Alsaciens se lamentent volontiers comme les Juifs, tout comme c’est écrit dans notre chanson de Jean-du-trou-de-moustique Et ce qu’il a il ne le veut pas, et ce qu’il veut il ne l’a pas. […] Il n’y a pas d’autre remède contre les préjugés, la haine et l’injustice que le développement de la conscience personnelle, qui nous dicte nos devoirs.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s